Le défi des réfugiés ébranle l’Allemagne

Au retour de France, il m’a fallu un petit temps pour décrypter l’actualité allemande. En quelque sorte réajuster ma vision. En ce début d’automne en effet de nombreux Allemands s’interrogent. Ils ne sont pas atteints du « déclinisme » à la française, mais sont troublés. Un afflux considérable de migrants, le scandale Volkswagen… La figure rassurante et tutélaire de « Mutti » (maman ) Angela Merkel, s’est écornée. Où va l’Allemagne ? C’est ce que beaucoup commencent à se demander…

Les Allemands, qualifiés durant la crise grecque, d’égoïstes et de pusillanimes par nombre de leurs voisins du sud, se révèlent généreux et accueillants pour les centaines de milliers de réfugiés qui arrivent dans leur pays. Chacun a des exemples à citer, parmi ses proches voisins, amis ou connaissances. Personnellement je peux citer : le coiffeur de mon quartier qui coupe gratuitement les cheveux des réfugiés et lance une initiative pour inciter d’autres collègues à le suivre, ma voisine âgée qui héberge depuis des mois une famille de migrants syriens, des choristes qui tentent de parrainer un jeune Erythréen – l’affaire a d’ailleurs mal tourné -, bref, la société allemande fait preuve d’un grand élan de solidarité, une véritable dynamique citoyenne. A tel point que les ONG comme Caritas et d’autres ont du mal à canaliser et organiser ces bonnes volontés. Des « hotlines » sont installées pour permettre aux bénévoles de s’enregistrer, comme j’en ai fait l’expérience à Bonn.

Au plus haut niveau de l’Etat, on le sait, Angela Merkel qui pratiquait plutôt une politique de retenue, voire hésitante, la « léthargocratie » pour utiliser le mot du philosophe Sloterdijk, attendant que les affaires se tassent pour réagir, comme par exemple lors du scandale des écoutes téléphoniques, Angela Merkel donc, a lancé son pays dans une politique volontariste d’accueil des réfugiés. Avec la fameuse petite phrase, reprise comme un mantra : « Wir schaffen es » autrement dit « nous y arriverons » . Ce qui signifie, dans la réalité, une prise de risque considérable.

Les doutes de l’opinion publique

Après ce bel élan, nombre d’Allemands, comme le montrent les sondages, sont désormais inquiets. Il suffit d’ailleurs de participer aux conversations dans son cercle d’amis pour s’en rendre compte. Comment loger tous ces migrants, sachant que le marché immobilier est très tendu dans les grandes villes comme Hambourg, Cologne ou Münich…Ces réfugiés pourront-ils apprendre suffisamment vite l’allemand pour entrer sur le marché du travail ? Et que faire de ceux qui ne pourront s’intégrer ? Combien tout cela va-t-il nous coûter ?

Bref, des questions de bon sens, qui tournent en boucle, relayés par les innombrables talk shows de la télévision ou des radios. Les responsables politiques n’hésitent d’ailleurs pas à les aborder devant l’opinion publique. Sauf que les réponses ne sont pas toujours très convaincantes. Surtout lorsqu’il s’agit de la question de fond, la plus angoissante, quand cet afflux va-t-il cesser ?

Sentant monter les peurs et les colères, le partenaire conservateur bavarois, en première ligne il est vrai, car les réfugiés arrivent en majorité par Münich, n’a pas hésité à attaquer directement la chancelière et à réclamer une zone de transit à la frontière pour contrôler les réfugiés. Angela Merkel a dû céder, malgré l’objection de son autre partenaire de coalition, le SPD. Pour celui-ci en effet, il s’agit d’un projet totalement irréaliste sur les quelques 3000km de frontière allemande.

Potence pour la chancelière

Mais peu importe, le ton monte, les craquements se font sentir. Le journal populaire BILD a senti le revirement de l’opinion publique : «Comment va-t-on y arriver Madame Merkel? » (Wie schaffen wir das bloß frau Merkel ») titrait récemment le quotidien à grand tirage. Le mouvement nationaliste et xénophobe Pegida qui manifeste chaque semaine à Dresde, n’a pas hésité à franchir un pas qui rappelle les sombres jours du nazisme : des militants ont défilé avec des potences, une pour la chancelière allemande et une pour le chef du parti social-démocrate Sigmar Gabriel. Une image glaçante. La justice a décidé de poursuivre les auteurs. Mais le dernier sondage (Institut Insa pour Focus Online) ressemble à un avertissement pour la chancelière : 33% des Allemands sont tellement mécontents de sa politique qu’ils souhaitent sa démission. Angela Merkel va-t-elle subir le même sort que son prédécesseur Gerhard Schröder, chassé du pouvoir après une réforme incomprise des Allemands ? Elle aura en tous cas eu l’adoubement des philosophes qui comme Jürgen Habermas, après l’avoir vigoureusement critiqué, ont réagi avec « surprise et plaisir » à sa volonté d’accueillir les réfugiés.

copyright elisabeth cadot

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