La parole aux « gens du sud » dans la crise

Ce livre n’évoque pas l’Allemagne, et pourtant il a sa place dans ce blog. « Visages de la crise » présente le portrait de femmes et d’hommes habitant le sud de l’Europe et dont la vie a basculé. C’est l’envers de la vision souvent rencontrée en Allemagne de « gens du sud, pauvres et fainéants… » comme l’écrivent en sous-titre les quatre journalistes autrices (ou auteures). Un beau travail professionnel que je salue d’autant plus volontiers que j’ai collaboré avec ces consœurs ..

Darcy_Visages_crise(1)Ce livre n’est pas traduit en allemand : c’est dommage. Certes aujourd’hui, l’attention est occupée par une autre crise, celle des réfugiés, qui occupe toutes les forces vives de l’Allemagne. Mais la crise économique ressemble à un feu de braises : elle peut se rallumer à tout instant. Avec la violence qui l’a caractérisé. Alors pour donner à comprendre cette violence, le plus naturel pour un journaliste c’est de rencontrer et de faire parler les gens ordinaires, ceux dont le destin a basculé brutalement.

Et c’est au Portugal – pourtant considéré comme « bon élève de l’Europe» dans l’imaginaire allemand qu’est née l’idée de cet ouvrage. – Le Portugal qui vient d’ailleurs de renverser son gouvernement par lassitude de l’austérité ! La journaliste Marie-Line Darcy explique la démarche des quatre journalistes Gaelle Lucas, Mathilde Auvillain et Angélique Kourounis : « Il nous est apparu nécessaire d’aller au-devant de ces « sudistes de la crise », de donner un espace plus large à la parole de ces témoins, ces acteurs, ces victimes. » Et un peu plus loin, elle ajoute encore : « Nous avons voulu aller à la rencontre de ceux que l’on dit de la « classe moyenne », classe protéiforme mais surtout malade d’une Europe qui leur avait promis monts et merveilles. »

L’Europe change de visage

Et c’est justement là que l’incompréhension s’installe. Car Ceu la photographe, comme Salsa l’architecte portugais ou Iri la Gecque, quelques-uns des personnages émouvants que nous font découvrir les quatre journalistes – ont cru (ou croient encore) à l’Europe. Leur situation matérielle s’est d’ailleurs considérablement améliorée après les années de dictature, au Portugal ou en Grèce. Faire partie de l’Europe c’était un gage de modernité. Seulement, l’argent qui coulait à flot, s’est soudain raréfié à la suite de la crise des subprimes. Tout à coup les caisses publiques se sont trouvées à sec. Par mauvaise gestion, par imprévoyance ou par dilettantisme. Ou parce qu’il fallait sauver des banques. Cette crise, je l’ai vécue depuis les fauteuils confortables de l’Allemagne. L’ancien « malade de l’Europe » qui avait été contraint de faire dix ans auparavant les réformes structurelles indispensables, a été pris de panique face à la débandade des voisins du sud. Cette déliquescence c’est également ce que découvrent les victimes de cette crise, stupéfaits ou en colère. Le mérite des portraits réunis dans « Visages de la crise » est de nous faire découvrir leur destin.

Des destins broyés et humiliés

Celui de Ceu, par exemple, photographe portugaise en vue, qui a un poste à responsabilité dans un journal. Lorsque la direction qui affronte des difficultés financières lui demande de licencier, elle refuse et démissionne. Elle ne sait pas encore qu’elle ne retrouvera plus de travail. La chute sera très dure.

Ou bien Irini, la professeur grecque, militante, qui perd son salaire mais surtout ne se remet pas de voir que « l’histoire de son pays se répète, que l’espoir s’évapore ». Avec sa triste conséquence : l’exil. Trois cent mille Grecs vivent déjà en Allemagne…

Il faudrait aussi parler de Stefano en Italie, le comptable licencié qui au-delà de son propre sort, décode avec lucidité la politique économique désastreuse de son pays vis-à-vis des PME. Elles sont, comme en Allemagne d’ailleurs, la colonne vertébrale du pays. Mais faute de soutien et de crédit, ces entreprises sont étranglées. On compte début 2013, rappelle la journaliste Mathilde Auvillain, quelques 149 « suicidés économiques ».

Et ne pas oublier Jose, l’Espagnol, journalier agricole puis maçon, pris dans la folie immobilière qui a submergé le pays et qui se retrouve à 49 ans sans boulot comme 27% de ses compatriotes.

Bref, on est loin dans ce livre – et c’est un soulagement – des outrances qui ont accompagné la crise. Il suffit de se remémorer la « une» du Bild Zeitung enjoignant aux Grecs de vendre le Parthenon ou des caricatures grecques travestissant Angela Merkel en Hitler… A l’heure des remous qui agitent la construction européenne, ce livre est bienvenu pour rappeler que derrière les chiffres et les politiques se trouvent des destins humains. Et quoiqu’on en pense, ils ont tous un air de famille – celui de l’Europe justement.

copyright elisabeth cadot

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