Quand des réfugiés parlent d’eux-mêmes…au théâtre

Ça va mal. Il suffit de lire la récente interview de l’historien britannique Nial Ferguson qui évoque « l’erreur tragique de Merkel » et compare la migration des réfugiés avec celle qui a mis fin à l’Empire romain, pour avoir un sérieux vague à l’âme. Alors les réfugiés, sont-ils les barbares dont nous parle Ferguson ou les voyous déchaînés de Cologne ? Pour mieux comprendre, je suis allée au théâtre. L’occasion de les entendre enfin parler d’eux-mêmes…

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Un décor sobre réalisé avec l’aide de professionnels/photo EC

La pièce s’appelle Ouvrir la porte (Tür auf). Elle n’a pas de prétention. Elle ressemble plutôt à un projet scolaire dans un lycée allemand. Sauf que sur scène ce ne sont pas des élèves qui jouent mais de jeunes réfugiés au passé déjà lourdement chargé. Le décor est simple. Il représente trois blocs d’habitations. Et devant, un espace public. La première scène met tout de suite le spectateur dans le vif du sujet, il peut même s’y reconnaître : des réfugiés débarquent en rangs serrés, mal soignés, une femme porte un nourrisson dans ses bras. L’ensemble est un peu menaçant mais on voit vite qu’ils semblent perdus, demandent en baragouinant quelques bribes d’allemand, une adresse qui figure sur un bout de papier.

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D’où viennent ces étrangers? /Photo EC

Les Allemands qui se promènent dans cet espace, ne comprennent pas et se détournent. Cela pourrait être pénible mais ce n’est pas le cas. Car des éléments de comédie allègent la scène : un couple d’Allemands âgés se demande s’il s’agit de réfugiés de la RDA, venant de l’autre côté du Mur…– à cause « de leur accent » – Rires garantis dans le public…

La pièce a été écrite par la professeur de théâtre Simona Furlani, qui a travaillé plusieurs années à la Volksbühne de Berlin.« Nous avons recruté nos acteurs dans les foyers de réfugiés explique-t-elle. Cela a fluctué bien sur. Mais nous avons travaillé régulièrement pendant un an, avec un jour fixe pour les répétitions.»

Accent de réalité

Le manque de professionnalisme des acteurs est compensé par la spontanéité et la légèreté de leur approche : l’un des jeunes – un Allemand – de 21 ans incarne Herbert, le « vieux ». Il est censé avoir 86 ans. Il se donne beaucoup de mal – les cheveux sont grisonnants, il porte un coussin pour se donner du ventre et sa voix est éraillée – pourtant un je ne sais quoi dans la démarche, un amusement dans l’œil fait qu’on n’y croit guère. Mais cela n’a pas grande importance, le capital de sympathie est là. Les réfugiés, eux, nous montrent « leur » vérité dans des personnages stylisés : une jeune mère très douce, son mari sans occupation, son frère mal embouché, deux jeunes étudiants…Avec bravoure, ils se débrouillent pour jouer différentes saynètes en langue allemande. Leurs accents divers, leurs difficulté parfois à bien « sortir » leurs phrases donnent un accent de réalité très fort à l’ensemble. Et ils nous font rire. Notamment lors de l’invitation par la famille des réfugiés de leurs voisins allemands qui tourne à la cacophonie et à la débâcle pour tout le monde…Scène de famille entre la femme, le mari et le frère qui ne pense qu’à jouer au foot et dormir. Remarques incongrues du couple allemand invité. C’est du boulevard, amateur mais léger.

La vraie vie derrière la comédie

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Un jeune ménage presque banal/photo EC

La metteuse en scène et auteure de la pièce Simona Furlani a évité deux écueils : la lourdeur et les clichés comme les « bons réfugiés » et les « mauvais Allemands » ou l’inverse. A la fin de la pièce, surprise, les comédiens veulent faire connaitre aux spectateurs leur véritable identité.  Chacun se présente , dans la langue de son choix. On découvre ainsi que Mustapha« le frère mal embouché » est en réalité un Syrien « qui aime le foot et veut étudier », Marie, la  jeune allemande, est une étudiante de 19 ans, le reste de la troupe est constitué par un Iranien, le « mari » et un Italien. Et il y a aussi un Guinéen de 22 ans qui vit en Allemagne depuis 2 ans. Il s’exprime en français : « la vie est une longue route, jalonnée de panneaux indicateurs, explique-t-il à la salle. Alors quand tu as tracé ta route, tu n’as pas besoin de te poser tant de questions »... Pas sur que les spectateurs allemands aient vraiment compris. Mais l’émotion est passée. C’est « sa » vérité. Il a fait de la mécanique en Guinée, me confira-t-il plus tard, il a été scolarisé en Allemagne et espère obtenir son diplôme de fin d’études (Realschule) bientôt. Et puis il y a aussi Christine, une jeune Syrienne, étudiante en médecine, qui vit depuis trois ans en Allemagne. Elle s’exprime en anglais et affirme tout de go : « Je suis une femme libre. En Syrie, les femmes étaient libres d’aller à l’université…tout cela n’est plus. Maintenant on a peur de sortir » Il y a de la fierté dans sa manière d’évoquer son pays et beaucoup de nostalgie : « Damas est une des plus anciennes capitales du monde. Aujourd’hui elle est la capitale de la souffrance… »

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Le projet « théâtre mondial » est réussi. Soulagement!/photo EC

Cette représentation fait partie de la campagne de la Caritas Vielfalt.viel wert (soit à peu près : Pluralité. Plus de valeur)… Le projet « théâtre mondial » a été lancé en 2014. Son objectif est de permettre aux jeunes réfugiés de rencontrer d’autres jeunes de leur âge, explique en introduction à la représentation la responsable du département Intégration et migration de la Maison Mondiale (Haus Mondial). C’est chose faite. Les réfugiés-comédiens ont décidé d’écrire eux-même la prochaine pièce. D’autres initiatives de ce genre se déclinent d’ailleurs dans la ville, ce qui montre l’effort de la société civile. Pour ma part, je repars d’un pied plus léger : parmi les réfugiés, il y a certes des délinquants mais il y a aussi des jeunes qui ont envie d’avancer et de s’exprimer. Mister Ferguson, please, ne les oubliez pas…

copyright Elisabeth Cadot

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