Des artistes syriens témoignent

Le drame actuel d’Alep nous rappelle, s’il en était besoin, que les réfugiés n’avaient d’autre choix que de partir. Comment exprimer la douleur et le choc de cette expérience ? Des artistes s’y essayent, un peu comme les peintres qui reproduisaient sur leurs planches à dessin les horreurs des tranchées de la guerre de 14. L’Institut français de Bonn a organisé une exposition sur ce sujet, intitulée Point de fuite (Fluchtpunkt). Je vous livre mes impressions réunies lors d’une courte visite…

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Les yeux… la première chose qui m’a frappée parmi les tableaux exposés au rez-de-chaussée du bâtiment de l’institut, ce sont deux grands yeux. Écarquillés, comme exorbités par les horreurs qu’ils ont vu notamment durant la fuite. Le titre de ce tableau est d’ailleurs « Schrecken » (Horreur). Le peintre qui en est l’auteur s’appelle Akram Hamza, il vit aux Pays-Bas où il est arrivé il y a quelques mois après avoir fui son pays en ruines. « Ce qui est intéressant, explique la curatrice de l’exposition Uta Friederike Mischke, vice-présidente de l’association Artdialog, c’est qu’en général cet artiste représente plutôt des yeux fermés, tournés vers l’intérieur … »

Effectivement. On découvre des visages longilignes, comme des visages de Christ. Le peintre fait allusion à la résurrection de Jésus qui vient sauver le monde. Ce sont les moments de calme où l’homme et l’artiste essayent de retrouver un peu d’espoir.

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Darin Ahmad montre le point de vue des femmes. Victimes impuissantes de la violence

Mais un autre tableau attire l’attention. Il est lui aussi centré autour des yeux. C’est celui de l’artiste Darin Ahmad. Elle y représente une foule anonyme, assise par terre. Les visages sont privés de bouche et de nez. Les personnages ne peuvent donc rien dire, rien faire, ils ne peuvent que voir avec des yeux, là aussi agrandis par l’horreur. Un peu plus loin on découvre une autre œuvre, que Darin Ahmad explique ainsi : « des jeunes femmes, victimes qui ne peuvent rien faire d’autre que voir. A leur pied une autre femme, allongée. On ne sait pas si elle est vivante ou morte. C’est l’impuissance totale»

Un fond noir

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Darin Ahmad et Akram Hamza, deux destins syriens

Darin Ahmad peint des personnages qui se détachent sur un fond noir. Ils sont abandonnés. Il n’y a personne pour les soutenir. Les mains sont noires. Et leurs yeux sont bandés, personne ne voit la détresse. Elle raconte qu’elle vit à Berlin avec sa petite fille de 3 ans et que celle-ci lui demande pourquoi elle ne peint pas des fleurs et des soleils… « Elle a raison dit-elle. Il faut que je m’y mette ». Mais quel effort, semble-t-il, faudra-t-il faire pour en arriver là…

Les quelques artistes syriens réunis dans cette exposition sont polyvalents. Ils ne témoignent pas seulement par la peinture mais sont aussi photographes, écrivains, journalistes ou poètes. Une créativité qu’ils utilisent pour exprimer leurs traumatismes, maintenir le lien avec leur pays ou pour témoigner de leur vie culturelle.

Une chaise comme en attente

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Une œuvre de Kefah Ali Deeh sauvée de la destruction

Un autre symbole apparaît de manière presque obsessive dans l’œuvre de l’artiste Kefah Ali Deeh, celui de la chaise. Pourquoi la chaise? C’est peut-être celle sur laquelle s’assoit le conteur ou celle de l’absent que l’on attend. Et pour l’artiste Kefah Ali Deeh, le grand absent c’est son pays, un lieu d’une culture très ancienne et sa capitale Damas où elle aimait vivre. Artiste engagée, elle a fait deux fois de la prison et les sbires de Assad ont ravagé son atelier. Elle n’a pu sauver que quelques dessins patiemment reconstitués et exposés que l’on peut découvrir dans l’exposition. Ce n’est pas elle qui raconte ces évènements mais la curatrice. Elle, elle se contente de dire qu’elle est partie par Beyrouth. La nostalgie est évidente dans son discours. Elle a beaucoup de mal d’ailleurs à endosser le statut de « réfugié », un mot qu’elle conteste. « Les gens, dit-elle sont très étonnés quand ils me voient habillée de façon tout à fait normale et moderne. Ils imaginent que les Syriens sont des gens arriérés ou alors ils pensent aux colonnes de gens pauvres et dépouillés de tout, que l’on voit à la télé. Mais il faut qu’ils comprennent que nous amenons une culture, il faut qu’ils fassent l’effort de la découvrir ». Et l’Allemagne ? Elle reconnaît qu’elle avait elle-aussi des préjugés. Mais elle a rencontré dans ce pays « qu’elle n’avait pas choisi » des gens d’une extrême gentillesse qui sont devenus ses amis. Pour autant elle n’a pas oublié les regards mauvais de ceux qui ne veulent pas d’étrangers. Le regard décidément : celui qui voit, mais celui qui juge aussi…

Peinture et poésie

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Fouad El-Auwad  et son tableau intitulé : »Pars et laisse tout en suspens »

Et comme s’il fallait aussi des mots pour dire l’exil et la souffrance, Fouad El-Auwad, un Syrien chrétien installé depuis un quart de siècle en Allemagne, mêle son lyrisme à la peinture. Je traduis librement les quatre premiers vers de son poème (à partir de la traduction allemande de l’arabe) intitulé « la douceur du feu ».

« Ils partent sur la mer, Et boivent la misère dans des verres oubliés depuis longtemps,  dans le présent poussent les épines, en une couronne de peur »

Félicitons l’institut français de Bonn qui a pris l’initiative, avec l’association Artdialog, de rassembler ces artistes. Les œuvres présentées sont des témoignages qui font entrer dans le non-dit d’une violence intolérable. Indicible.

 

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copyright texte et photos

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