Balade berlinoise : chez les rois de Prusse

Si vous avez l’esprit curieux, et un peu de temps durant un séjour à Berlin, la découverte de Potsdam, aux alentours de la capitale allemande, est un « must ». On y trouve en effet un concentré de l’histoire de ce pays : les rois de Prusse, la prise de pouvoir de Hitler, les ravages de la RDA. Peu de temps après la réunification, c’était une ville blessée. Aujourd’hui cette petite ville tranquille de 150 000 habitants, est un vaste chantier en réhabilitation permanente. Aux portes de Berlin (25km), un peu comme Versailles pour Paris, elle vaut le détour…

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Cela devait être une maison de campagne. C’est presque réussi!

C’est une promenade à géométrie variable que je vous propose. Les palais et bâtiments historiques étant très nombreux, vous pouvez choisir de vous y arrêter. Pour ma part, je décide de faire plutôt un circuit de marche (environ 8,5 kms). On démarre à la gare principale de Potsdam. Dès l’arrivée, passé le pont Lange Brücke, on comprend que l’on entre en terrain royal. Prenez sur la droite, vous arrivez au Vieux Marché : c’est un ensemble de bâtiments du XVIII et XIXème siècle impressionnants qui vous attendent, avec incongru au milieu, un bâtiment style réaliste socialiste, comme une vilaine verrue, la Fachhochscule Potsdam: vous y trouverez notamment :

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Une église massive et un obélisque, rien que cela!

l’Eglise Saint-Nicolas (1837) avec son immense coupole inspirée par la cathédrale Saint-Paul de Londres, l’ancien hôtel de ville (Altes Rathaus) signé de l’architecte hollandais Jan Boumann et de Christian Ludwig Hildebrandt et édifié entre 1733 et 1735 sur commande de Frédéric le Grand, l’obélisque du XVIII au centre… et le château (Stadtschloss) du Grand Electeur (1660) . Enfin presque …démoli par les bombardements alliés, ses derniers vestiges avaient en effet été liquidés par les autorités de la RDA. Finalement – après consultation des habitants…- il a été reconstruit à l’identique pour l’aspect extérieur mais à l’intérieur il s’agit d’un bâtiment moderne. Et d’ailleurs sur l’aile ouest, pour ceux qui ont de bons yeux, on peut y lire une inscription gravée en lettres dorées et en français: « Ceci n’est pas un château ». Qu’on se le dise ! Effectivement il s’agit du siège du Landtag, le Parlement régional du Brandenbourg. Bref, un palais pour la démocratie. Pas sur que les Rois de Prusse apprécieraient !

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La Tour de la Fortune prussienne, seul vestige du château désormais reconstruit, domine l’architecture socialiste

 

N’hésitez pas à faire un petit détour vers le Neuer Markt, pratiquement de l’autre côté de la Friedrich-Ebertstrasse : vous arrivez sur une délicieuse petite place carrée, entourée de bâtiments du 18ème siècle, rescapés des bombardements. Elle contraste par sa modestie et sa tranquillité avec l’atmosphère du Vieux Marché. Le savant Humboldt est né dans un bel immeuble au numéro 1. Au centre se trouvait l’ancienne maison des poids – aujourd’hui un restaurant – sur la gauche également une Ratswaage…

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Un restaurant logé dans l’ancienne pesée royale, dûment restaurée

Et au numéro 9, l’ancienne écurie des calèches (Kutschstall) abrite aujourd’hui la Maison de l’Histoire du Brandenbourg et de la Prusse (Haus der brandenburgisch-Preußischen Geschichte). A quelques pas de là, sur la Breite Strasse, doit être érigée en 2017 – l’année Luther – la réplique de la tour de l’Eglise de la Garnison, longtemps symbole de la ville. Elle aussi a été totalement détruite par les bombardements et sa tour rasée en 1968 par le régime communiste de RDA : il faut dire que cette église au passé prestigieux (Bach y a joué sur son orgue) et où se trouvait le tombeau du Roi Frédéric le Grand (Napoléon, de passage, est allé lui rendre hommage) rappelait aussi un souvenir historique oppressant : c’est là que, lors de l’ouverture du Reichstag le 21 mars 1933, Hitler a serré avec dévotion et servilité la main du vieux maréchal Hindenburg. Une scène utilisée plus tard à des fins de propagande et qui montre en réalité l’alliance entre les conservateurs prussiens et l’extrême droite nazie, ce qui restera dans les mémoires comme la funeste « journée de Potsdam ». Du coup la reconstruction de cette Eglise est contestée parmi les habitants de la ville.

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Si vous êtes un peu fatigué par cette accumulation d’Histoire, il est temps de partir vers le centre- ville pour reprendre pied dans le monde d’aujourd’hui. Je vous emmène déguster un chocolat chaud où ça ? A la Maison du chocolat, bien sur. Remontez la Siefertstrasse, tournez sur votre droite, vous découvrirez le canal de la ville sur la Yorkstrasse. Simple système d’évacuation vers la rivière Havel au Moyen-Age, il a été transformé en canal par le roi de Prusse au XVIIIème siècle. Puis il a été complètement ensablé et obstrué sur décision des autorités de la RDA. Depuis 1999, il est rénové par tronçons. A ce sujet, et pour ceux que cela peut intéresser, je signale que l’on peut visionner sur youtube un petit film en couleur – le plus ancien sur Potsdam. Produit en 1933 par les mythiques studios de l’ufa (Universum Film Aktiengesellschaft), il célèbre les beautés de la ville, façon dépliant touristique : les couleurs incertaines renforcent l’impression de décalage qu’il inspire. On y voit les habitants au marché, au détour d’une rue, devant des monuments disparus depuis longtemps, les cygnes glissent tranquillement sur l’eau ombragée du canal. Rien ne laisse supposer que ce monde charmant va être englouti sous les bombes douze ans plus tard. Rien si ce n’est le commentaire et les images de fin glaçantes célébrant le nazisme montant et le lien avec la tradition prussienne. En attendant, poursuivez le long de la rue Am Kanalstrasse. Et puis piquez à gauche le long de la Platz der Einheit (Place de l’unité) et tout droit Am Bassin, (le long du bassin), on passe l’église catholique Peters-Pauls Kirche (Saints-Pierre-et-Paul) et l’on arrive sur la Gutenbergstraße sur votre droite. Encore quelques centaines de mètres et vous tombez sur le croisement avec la Benkerstrasse. C’est là que vous pourrez enfin déguster le fameux chocolat.

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 Frédéric-Guillaume 1er, le Roi-Sergent, essaye d’attirer les artisans hollandais

 

Pour être tout à fait honnête, il s’agit plutôt d’un prétexte pour s’asseoir à une terrasse du « quartier hollandais », un ensemble de petites maisons du XVIII dont la construction a été initiée par le roi Frédéric-Guillaume 1er pour attirer les riches artisans et marchands hollandais. Il faut se souvenir qu’à cette époque Potsdam n’est guère attirante. Et ce n’est pas un hasard si la communauté réformée française de l’église évangélique de Berlin-Brandenbourg a droit à une plaque dans ce quartier. Les Huguenots français sont arrivés très tôt, fuyant leur pays après la révocation de l’édit de Nantes (1685). Une aubaine pour le Grand électeur Guillaume 1er de Brandenbourg qui se dépêche de promulguer en réponse l’Edit de Potsdam ou Edit de tolérance (8 novembre 1685).

Il est temps de repartir, par la Mittelstrasse. Un coup d’œil à la maison de Jan Bouman, l’architecte hollandais à qui l’on doit justement plus d’une centaine de ces maisons de trois étages en brique rouge, aux escaliers intérieurs plutôt raides. C’est un musée que l’on peut visiter (encore un) mais nous poursuivons en traversant la Friedrich-Ebertstrasse que nous traversons. Au bout de la rue, sur la droite se trouve un incroyable décor, la Nauener Tor, la Porte de Nauen. Elle semble tout droit sortie d’un décor de Disney, mais non, elle date bel et bien de 1755 ! Pas le temps d’aller voir de plus près, on enfile la Gutenbergstraße, puis la Brandenburgerstrasse jusqu’à la Porte de Brandenburg. Elle date de 1770 et elle est donc plus ancienne que la célèbre Porte de Berlin. Elle est moins imposante aussi.

 

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Que regarde cette esclave dont nous ne savons rien?

Allez, on laisse la Porte de Brandenbourg et on franchit la Schopenhauerstrasse que l’on remonte en empruntant le fameux « circuit des 66 lacs » jusqu’à l’entrée du Parc de Sans-souci par la Hauptallee. Nous voici dans ce magnifique domaine avec une première surprise : la rotonde des Maures, (Mohrenrondell) qui présente un ensemble de 6 statues parmi lesquelles 4 bustes (deux hommes, deux femmes) en marbre noir et blanc (ce sont des copies, les originaux sont au château de Caputh)– il s’agissait sans doute d’esclaves – qui appartiennent depuis 1694 au Roi de Prusse. Elle sont vraisemblablement d’origine italienne. Une discussion a eu lieu sur le caractère raciste ou pas de cette appellation. Mais vue son ancienneté, il a été finalement décidé de la laisser en l’état. Une plaque expliquant l’origine de ces sculptures serait pourtant la bienvenue. Rappelons en effet que pour la seule année 1693 les Brandebourgeois transportent vers les Antilles deux fois plus d’esclaves que les Anglais et trois fois plus que les Hollandais (source Wikipédia), ce qui n’est guère connu.

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Des terrasses qui mêlent vigne et serres pour atteindre le château de Sans-souci

La visite de ce magnifique parc vaut à elle seule d’y consacrer une journée, surtout si l’on veut y ajouter le château et divers autres bâtiments.. Mais ce n’est pas le but de cette balade, comme je l’ai précisé plus haut. Nous ne faisons que passer… Sur notre droite, l’envolée du fameux coteau de vigne crée par le Roi Frédéric le Grand pour atteindre le  château de Sans-souci, œuvre de Knobelsdorff.

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La vue depuis la terrasse du château rococo de Frédéric le Grand

Nous montons par les grands escaliers et découvrons une vue splendide sur des bassins et au loin la campagne, qui n’est pas sans rappeler Versailles – ce qui était d’ailleurs l’intention de Frédéric II, un roi qui a « trop guerroyé », comme il l’a reconnu lui-même à la fin de sa vie mais qui était aussi un esprit fin, ami des Arts et des philosophes qu’il a su accueillir, comme Voltaire…

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Le pavillon étincelant du roi de Prusse

On se faufile le long du château, sur la gauche, en passant devant un charmant kiosque. Et on redescend sur le moulin – il se visite lui aussi.

Mais nous voulons découvrir un autre aspect de Potsdam, la présence russe avec la colonie Alexandrowka. Pour cela, et bien justement on suit le chemin de Voltaire (je ne sais pas s’il a vraiment parcouru ce chemin, mais ce qui est est certain, c’est qu’il s’est promené dans ces parages, et c’est tout de même impressionnant d’y penser…). Ceci dit, le Voltaireweg n’est pas très beau, sorte d’allée pour chevaux bordée d’imposants bâtiments de briques rouges d’un côté et de l’autre jaunâtres d’anciennes casernes remises au goût du jour.

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Belle rénovation mais l’ensemble est tout de même assez sévère

On croise d’ailleurs une rue qui s’appelle précisément « Reitenweg », le chemin des cavaliers. Mais au bout , la récompense arrive : la colonie russe Alexandrowka. Treize maisons en bois avec de généreux jardins, construites en 1826 sur le modèle des datchas russes, conformément au souhait du roi de Prusse Frédéric-Guillaume III. C’est surprenant et à priori charmant. L’histoire l’est moins. Je vous la retrace rapidement. Le roi désirait aussi un chœur russe. Parmi 62 prisonniers russes qui se trouvaient en 1812 à Potsdam, il a donc mis sur pied un ensemble, le « chœur des chanteurs russes » intégré au 1er Régiment de la Garde prussienne. Un régiment qui a marché jusque sur Paris. Pour finir, le tsar Alexandre I qui s’entendait bien avec le roi de Prusse lui a offert en cadeau ces musiciens. Et c’est pour eux qu’a été construite cette colonie russe. Mais attention, ils ne pouvaient bénéficier d’une maison que s’ils étaient mariés ! (Certains auraient fait affaire au passage en France). L’ensemble est aujourd’hui patrimoine mondial de l’humanité.

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Une datcha pour des musiciens russes prisonniers. Belle consolation!

Par la Friedrich-Ebertstrasse, vous pouvez alors retourner vers le centre ville et la station de S-Bahn. Vous pouvez aussi poursuivre la promenade vers le château de Cecilienhof. C’est ici que s’est déroulée la conférence de Potsdam réunissant les trois grands, Staline, Harry S .Truman et Churchill du 17 juillet au 2 août 1945 et fixant l’ordre de l’après-guerre pour l’Allemagne et l’Europe. L’Histoire, je vous le disais, toujours présente à Potsdam…

copyright texte et photos elisabeth cadot

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3 réflexions au sujet de « Balade berlinoise : chez les rois de Prusse »

  1. Formidable absolument formidable : une mine d’informations historiques totalement inconnues. Je pense donc m’y rendre munie de ce précieux document. Merci pour ce voyage – non virtuel – mais bel et bien réaliste. Béatrice

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    • Merci pour vos commentaires positifs. C’est encourageant. Si vous êtes patients, vous pourrez retrouver cette balade, – mais d’autres aussi -, dans un e-book. J’espère vous compter parmi mes lecteurs!

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