Europe : la politique de l’autruche

Les cérémonies de Verdun, la commémoration commune de 300 000 morts, une génération fauchée par une guerre insensée… c’était comme une piqûre de rappel pour tous ceux qui se détournent de l’Europe. Le projet européen est d’abord sorti de cette matrice, celle des catastrophes provoquées par les nationalismes revanchards. Mais sommes-nous vraiment surs d’en être à l’abri ? Et l’Europe ne devrait-elle pas se ressourcer, retrouver le dialogue avec ses citoyens pour survivre ? Suivons quelques pistes…

Souvenir d'un combattant

Un poilu dessiné dans les tranchées et publié dans Souvenir d’un combattant/dessin Roger Cadot

 

Des kilomètres de papiers, de thèses, de livres sont parus et viennent encore de paraître sur l’avenir de l’Europe. Mais ce qui me frappe, c’est la discrétion des deux grands pays – l’Allemagne et la France – sur ce sujet. En fait depuis la publication, fin juin dernier, du rapport des cinq présidents de l’UE sur le futur de l’intégration de l’union économique et monétaire, un rapport d’ailleurs plutôt discret et technologique, qui ne risque pas de faire battre le cœur des Européens, rien n’a avancé. Il y a bien eu des propositions mais les Etats-membres n’arrivent pas à se mettre d’accord et les citoyens européens ne sont pas invités à donner leur avis. Une des raisons à ce sur-place est sans doute parce qu’il est impossible de construire un avenir commun alors que les deux pays « moteurs de l’Europe » sont dans le déséquilibre : l’Allemagne marche à plein régime, le chômage vient encore de reculer (même si la contre-partie est un secteur à bas salaires), elle a réussi ses réformes tandis que la France patine encore, et ne peut ou ne veut se moderniser qu’avec de grandes difficultés. Par manque de poids François Hollande ne peut rien imposer sur les dossiers actuels qu’il s’agisse du TIPP ou des réfugiés sur lesquels il ne suit pas la chancelière. Par ailleurs François Hollande qui a vécu l’échec du référendum européen de 2005 comme un traumatisme, reste très prudent sur ce thème et se garde bien d’ouvrir la boîte de Pandore d’un débat sur l’Europe. On peut le comprendre. Pourtant tirant les leçons de la crise grecque, il déclarait dans l’hebdo JDD du 19 juillet 2015 «Nous ne pouvons en rester là. J’ai proposé de reprendre l’idée de Jacques Delors du gouvernement de la zone euro et d’y ajouter un budget spécifique ainsi qu’un Parlement pour en assurer le contrôle démocratique ». Soyons honnête à plusieurs reprises, cette idée d’un budget propre à la zone euro est relancée par Paris. Le « hic » c’est où trouver les recettes nécessaires à ce budget. Une nouvelle fiscalité, des transferts ? Les pays du sud qui croulent sous leurs dettes, sont dans l’impossibilité de financer quoi que ce soit. Quant à la chancelière allemande Angela Merkel, elle estime qu’il est inutile de procéder à des transferts, véritable chiffon rouge pour l’opinion publique allemande. Elle préfère un budget modeste et a rappelé en août dernier que la compensation financière existe déjà « par le système des contributeurs nets et des pays récipiendaires  des mécanismes européens ». En fait les Allemands se méfient de Paris et de ses propositions sur la zone euro : on se souvient du « nein » catégoriques aux Euros-Bonds. Quant à l’idée d’un ministère des finances, à vrai dire, personne ne croit du côté allemand, que les Français sont réellement prêts à abandonner des pans de souveraineté dans le sujet le plus sensible, le budget…Les Allemands soupçonnent plutôt Paris d’instrumentaliser l’approfondissement pour mettre Berlin et sa politique de rigueur financière et budgétaire en minorité. Et comme pour confirmer cette analyse, l’ancien ministre des affaires étrangères du gouvernement de Gerhard Schröder, Joschka Fischer expliquait dans une interview diffusée hier mardi 1 juin par la seconde chaine de télévision allemande ZDF : « il faut qu’Allemands et Français se retrouvent en petit comité autour d’une table et se disent : vous ne voulez pas lâcher sur votre souveraineté, nous ne voulons pas partager l’argent, comment fait-on pour arriver à un compromis… » Pour lui, si rien ne change « l’Europe va vers l’abîme » Il faut un nouveau départ.

La tentation du chacun pour soi

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Beethoven, l’Européen: il compose en 1823 l’Ode à la joie, célébrant la solidarité

Du coup, et alors que l’on se trouve à trois semaines du référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’union européenne et face à un possible Brexit, le discours eurosceptique prend une résonance d’autant plus grande : du côté du FN français, cela se traduit par la sortie de l’euro, la fermeture des frontières et un état fort. C’est en tous cas la ligne défendue par Florian Philipot au Front national. Pas sure qu’elle gagne pourtant car elle inquiète une partie de l’électorat potentiel à droite et le courant de Marion Maréchal-le Pen ne s’y reconnaît guère. L’AfD, (Alternativ für Deutschland) elle, a produit en mars dernier un programme plus nuancé : pas de sortie de l’UE, mais « nein » à la « centralisation bruxelloise » ou à des avancées vers plus de fédéralisme. Le parti se prononce en faveur de thèses qui séduisent en général outre-Rhin : renforcer le principe de subsidiarité, c’est dire celui des décisions à l’échelon local, réduction du budget européen et du nombre de fonctionnaires européens (50 000 actuellement) le tout assorti d’un crédo plutôt libéral et en faveur de l’entreprise et renforcement du poids de l’Allemagne au sein du directoire de la Banque Centrale européenne. A la lecture de ces programmes ou de ces déclarations d’intention, une réalité apparaît clairement : les thèses françaises et allemandes sont presque opposées.

Pas de plan « B »

Ce n’est en somme pas très étonnant. La petite musique que nous chantent en effet ces partis est celle du nationalisme, voire du chauvinisme. Du repli sur soi. Il est clair qu’il n’y a pas de positionnement en faveur d’un horizon européen commun. Alors, si d’ici trois semaines le Brexit devait intervenir, ces sirènes de la désintégration européenne se révèleraient redoutables. D’autant plus « qu’aucune réponse commune » de Paris et Berlin ne s’est « cristallisée », comme le fait remarquer notre confrère du Monde. Et de constater que « sur le plan économique, de grandes modifications des traités, afin de renforcer encore l’intégration économique et la politiques de l’euro-zone ne semblent pas pouvoir être mises en œuvre à court terme ». Pas avant fin 2017 en tous cas, année électorale majeure dans les deux pays, France et Allemagne. Pourtant François Hollande a encore déclaré en janvier dernier lors des vœux au corps diplomatique « Avec l’Allemagne, nous présenterons de nouvelles propositions avant la fin de l’année », précisant qu’« elles aborderont le cadre politique et démocratique, les institutions et les instruments de solidarité qui seront nécessaires pour assurer pour l’avenir la stabilité et la croissance dans la zone euro ». A voir…

Les derniers feux de l’empire austro-hongrois

Peut-être devrions-nous relire Le Monde d’hier de Stefan Zweig, écrit en 1941, avec ce sous-titre en forme d’avertissement : le dernier des Européens. Comme une piqûre de rappel. Un peu comme la commémoration de Verdun. Pour y redécouvrir à quel point la société bourgeoise de l’Empire austro-hongrois finissant n’a pas compris qu’elle vivait les derniers scintillements de sa capitale cosmopolite Vienne : « On croyait aussi peu à des rechutes dans la barbarie, comme le sont les guerres entre les peuples, qu’aux sorcières et aux fantômes. Nos pères estimaient sincèrement que les points de divergences et les différences entre les confessions s’estomperaient peu à peu dans un humanisme commun et qu’ainsi la paix et la sécurité, les deux biens principaux de l’Humanité lui seraient octroyées(…) Aujourd’hui, alors que le violent orage les a depuis longtemps réduites à néant, nous savons définitivement que ce monde apparemment en sécurité n’était en fait qu’un château imaginaire. »

La Désunion européenne

Serions-nous aussi dans ce cas ? Celui de ne pas voir les dangers des nationalismes montant, habitués que nous sommes aux avantages de la paix ? Sans aller jusque là, je rappelle néanmoins la violence des accusations durant la crise grecque. Les Allemands se sentant piégés par des demandes financières de la Grèce toujours plus exorbitantes, n’avaient pas hésité par « BILD » (journal populaire à grand tirage) interposé à réclamer aux Grecs de vendre le Parthénon et n’ont cessé de montrer un évident mépris pour un pays aux finances mal gérées. Quant aux Grecs, ils ne se sont pas gênés pour afficher des caricatures de la chancelière affublée d’une moustache à la Hitler. Et le au ministre des finances allemand, Wolfgang Schaüble, était prêt, comme une partie de l’électorat de droite allemand, à bouter la Grèce hors de la zone euro, voire de l’Europe. C’était un bras-de-fer économique qui avait beaucoup des attributs de la guerre.

De même la crise des réfugiés a fait exploser, elle aussi, l’esprit de solidarité, qui fait en principe partie des valeurs de l’Union européenne ou est en tous cas est vécue comme telle par de nombreux Européens. L’Allemagne a été mise au pilori par les pays européens de l’est – y compris mezzo voce par la France -, pour avoir « ouvert » sa porte aux réfugiés et crée un énorme appel d’air. Berlin de son côté s’est sentie trahie par le manque de solidarité européenne consistant à encaisser les aides de l’UE (l’Allemagne étant contributeur net) mais refusant de partager le fardeau des réfugiés. Bref, Est contre ouest, – sans oublier que la chancelière a doublé l’UE pour aller négocier seule avec la Turquie – mais aussi nord contre sud, l’Autriche ayant été à deux doigts de fermer le Brenner, parce que les Italiens ne retiendraient pas les réfugiés. Des Italiens qui se sentent eux-mêmes abandonnés par l’UE, Schengen arrangeant bien les pays du nord. Bref, une fois encore l’Union européenne est apparue comme une grande entreprise de Désunion européenne. Et là encore la violence des accusations entre Européens peut inquiéter.

La parole aux citoyens

Alors, dans un climat aussi délétère, il est vain d’espérer des solutions octroyées « d’en haut ». Les partis considérés comme populistes l’ont compris les premiers, réclamant à cors et à cris des référendums. Sauf que cet instrument ne sert pratiquement jamais à répondre à la question posée – et par qui ? – mais fonctionne plutôt comme un exutoire à la colère des citoyens et représente une manœuvre risquée pour des gouvernements. Alors s’il faut donner la parole aux citoyens sur le thème de l’Europe, et bien allons-y. Et laissons d’abord les gens parler et se parler. Différents modèles sont possibles . L’Histoire, et en particulier l’Histoire de France, nous en fournit certains, il me semble : rappelons-nous du succès des clubs – souvent des cafés – de discussion, des Montagnards ou des Jacobins. Les femmes y ont d’ailleurs beaucoup participé avant que la chape de plomb du jacobinisme ne les en chasse. Ces clubs étaient répandus partout, à Strasbourg par exemple, ils s’appelaient « poêle ». Il y faisait chaud ! Pourquoi ne pas lancer au niveau le plus local ce genre d’initiatives ? En Allemagne de l’est, c’est l’Eglise protestante qui a servi de lieu de réunion et discussion – à l’abri de la répression…Et puis un autre formidable instrument de la révolution ou plutôt pré-révolution ont été les fameux « cahiers de doléance ». Soigneusement écrits, ils sont respectueux du roi, mais énumèrent très précisément les problèmes que rencontrent les paysans de l’époque et les revendications qu’ils ont. Il serait fort intéressant de voir ce que les citoyens à travers l’UE déplorent et attendent de l’Europe. Plus besoin de la plume, tenue en général par le curé, internet est là pour la transcription et l’affichage des discussions. Les fameuses « Nuit Debout », inspirées par le mouvement des Indignés espagnol sont un autre exemple, version moderne du besoin ressenti de discuter entre simples citoyens, de revenir à une démocratie réelle, vécue à la base. Le politologue allemand Klaus Leggewie dans un ouvrage cosigné avec Patrizia Nanz intitulé Le pouvoir consultatif (die Konsultativ) (1) va, quant à lui, plus loin et a une proposition originale. Il plaide pour une 4ème force, (à côté de l’exécutif, du judiciaire et du parlementaire). Ce quatrième pouvoir serait constitué par des « conseils consultatifs pour le futur » (Zukunftsträte) de 15 à 20 personnes, qui donneraient leur avis sur les thèmes qui touchent notre vie et notre avenir. Bref redonner du pouvoir à des citoyens qui se sentent dépossédés. Les thèmes ne manquent pas : quelle agriculture voulons-nous, quelle source d’énergie, comment gérer l’accueil des réfugiés pour citer quelques exemples. Des thèmes à la fois locaux et européens. Bref, les pistes ne manquent pas, mais le temps presse.

Copyright elisabeth cadot

(1) Die Konsultativ: Mehr Demokratie durch Bürgerbeteiligung, Wagenbach Verlag

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