L’année qui a changé l’Allemagne

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Une dernière menthe à l’eau, un coup d’œil mélancolique à la mer, et c’est le retour en Allemagne. Mais quelle Allemagne ? En un an, entre la fin août 2015 et 2016, l’atmosphère du pays a complètement changé. A pareille époque, la chancelière nous avertissait que la crise des réfugiés serait pire que celle de l’Euro ou de la Grèce mais, elle lançait sa fameuse petite phrase : « nous y arriverons ». La « Willkommenskultur » démarrait. Aujourd’hui, 800 000 réfugiés plus tard, le pays s’est crispé.

Les xénophobes de l’AfD caracolent à 12% dans les sondages au niveau national (ils viennent d’atteindre 22% dans le fief d’Angela Merkel, le Mecklembourg-Poméranie) et l’Allemagne qui a connu ses premiers attentats terroristes durant l’été, se lance dans des débats et des provocations à propos du port de la Burka …Impression de déjà vu! Tout commence à la fin août, l’année dernière,  avec un tweet maladroit du Bureau fédéral des Migrations : il déclarait que les réfugiés Syriens pouvaient demander l’asile en Allemagne sans être enregistrés au préalable dans le premier pays d’arrivée – en contravention des accords de Schengen. Cette nouvelle se répand comme une traînée de poudre. A partir de ce moment tout le monde, jusque dans le plus éloigné des camps de réfugiés en Afghanistan, Palestine ou ailleurs, prétend être Syrien. Avec une seule destination en tête : « Germany ».

Et cela continue. Le 5 septembre, la chancelière Angela Merkel accepte, en accord avec le chancelier autrichien Fayman, d’accueillir des dizaines milliers de réfugiés coincés en Hongrie. Elle le fait pour des raisons humanitaires  La veille, la photo du corps du petit réfugié syrien Alan Kurdi, que la mer avait rejeté sur une plage turque, avait fait le tour du monde. C’est le point de départ d’un exode massif. Devant leur télé, les Allemands découvrent avec stupeur des immenses files de pauvres hères qui veulent entrer dans leur pays. Compassion, peur, solidarité, rejet… pendant un an tous les sentiments vont se bousculer.

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Le chaos à la Lageso, l’office pour la santé et les affaires sociales de Berlin.Des réfugiés attendent de connaitre leur nouvelle destination/Elisabeth Cadot/septembre 2015

Une sensation va dominer cet épisode et il va changer la donne en Allemagne : tout le monde a l’impression que les pouvoirs publics sont dépassés, « Mutti » Merkel, sensée rassurer, semble avoir perdu la main. Un selfie réalisé le 10 septembre dans un foyer à Berlin-Spandau va faire des ravages : on y voit la chancelière souriante côte à côte avec un réfugié. Ce selfie fera aussi le tour du monde. Et crée un appel d’air. Désormais personne ne semble plus maîtriser le flux. « Sait-elle encore ce qu’elle fait ? » s’interroge à la une, dès le 17 septembre, l’hebdomadaire libéral die Zeit.

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Qu’il parait loin et décalé ce tag berlinois de l’année 2015!/Photo EC

Aujourd’hui, c’en est bien fini des Allemands souriants, accueillant les réfugiés à la gare de Münich avec nounours et bonbons pour les enfants. Finis aussi les tags « more Refugees » qui s’étalaient un peu partout et notamment à Berlin. D’après une étude de l’université de Bielefeld de juillet dernier 36% des personnes interrogées estiment que « le nombre élevé de réfugiés met en danger l’avenir de l’Allemagne ». Le hype de la  « Willkommenskultur » la culture de l’accueil, a été brutalement désenchanté par les violences de la nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne. Les récents attentats de l’été ont fait se retourner l’opinion publique : D’après un récent sondage réalisé par l’institut Infratest-Dimap l’interdiction émise à la mi-août par les ministres de l’intérieur du port de la Burka dans certains endroits, comme les écoles, les tribunaux, la circulation, les manifestations ne va pas assez loin :  un Allemand sur deux désire une interdiction complète comme en France ou en Belgique. 13% sont contre toute interdiction.

Pour essayer d’endiguer le flux, la chancelière a essayé de demander une répartition par pays européen. Elle s’est heurtée à la fronde des pays de l’est de l’Europe, refusant catégoriquement d’accueillir des réfugiés musulmans. Un manque de solidarité européenne qui a choqué les Allemands. Elle a négocié – de son propre chef, brusquant au passage Donald Tusk le représentant de l’UE – avec l’autocrate turc Erdogan un traité douteux assurant le contrôle de la frontière de la mer Egée – .Le flot certes, s’est tari – La Bundespolizei (la police fédérale) n’enregistre plus aux frontières que 4500 arrivées par mois. Mais le prix politique à payer pour en arriver là est élevé.

L’extrême droite – par l’intermédiaire notamment d’un parti considéré jusque là comme moribond -l’AfD a le vent en poupe. Il a battu le parti de la chancelière la CDU, dans son propre fief électoral, le Mecklembourg-Poméranie, dans l’ancienne Allemagne de l’Est. Désormais la société allemande est divisée. Les violences contre les réfugiés se sont multipliées. La popularité d’Angela Merkel, jusque-là intouchable, est sérieusement écornée. Elle n’est plus qu’à la sixième place parmi les personnalités les plus appréciées du mois.

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Découvrir la cuisine syrienne avec les réfugiés dans le cadre de parrainage/Bonn /Photo EC

 

Mais devant la faillite de la principale institution étatique, l’Office fédéral pour les migrations, ( 370 personnes seulement faisaient face à 365 000 demandes d’asile non traitées à la fin de l’année 2015), ce sont les bénévoles qui ont pris la situation en main. Et sans doute sauvé le pays d’une catastrophe humanitaire. Les églises, ont mis au point des réseaux d’aide aux réfugiés, les paroisses ont organisé des parrainages au niveau le plus modeste, celui du voisinage. Des soutiens de toute sorte, confessionnels ou laiques, ont été mis en oeuvre par la société civile. C’est l’autre visage de l’Allemagne.  Je vous en ai parlé à plusieurs reprises dans ce blog. Après l’effort de l’accueil, le pays est désormais passée à la phase 2, tout aussi sensible, celle de l’intégration. Et les efforts des bénévoles sur la durée sont indispensables. Un véritable défi.

copyright Elisabeth Cadot

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