Les migrants qui ont fait la puissance de l’Allemagne

La peur des migrants ou des réfugiés ont été les moteurs du vote pour le Brexit et en faveur de Donald Trump. Dans une Allemagne sensible aux sirènes xénophobes, il est pourtant intéressant de découvrir que son histoire au contraire donne une autre image :  par trois fois au  moins, l’immigration massive de France, de Pologne ou du sud de l’Europe a permis à ce pays de développer sa puissance. Je vous embarque pour une brève page d’Histoire…

 

Etienne Chauvin a eu beaucoup de chance dans son malheur. Pasteur de l’église d’Uzès, il a été « arrêté en Dauphiné, emprisonné à Grenoble, élargi après quarante-trois jours passés accroupi, la plupart du temps dans un cachot ; banni du royaume par arrêt du parlement »… il débarque avec sa femme et ses deux enfants à Francfort-sur-le Main (Allemagne). Nous sommes au lendemain de l’abrogation par Louis XIV de l’Edit de Nantes (17 octobre 1685).(1) Etienne Chauvin sera pris en charge par des coreligionnaires. Il n’est qu’un exemple parmi de très nombreux. En effet, dès le XVI siècle des protestants sont accueillis à Francfort. Les terribles dragonnades de Louis XIV ont déjà contraint à la fuite de nombreux membres de l’Eglise réformée mais avec cet édit, on change de dimension : quelques 300 000 protestants – les Huguenots – quittent la France et vont chercher refuge dans d’autres pays européens, notamment en Allemagne. D’après les chiffres publiés par le site de la société des Huguenots allemands(Deutsche Hugenotten-Gesellschaft e.V.) 44 000 Huguenots français se seraient installés en Allemagne. A la lecture de l’ouvrage de référence « le refuge huguenot » on ne peut s’empêcher de faire un rapprochement avec les migrants d’aujourd’hui. « Les réfugiés, expliquent les auteurs Michelle Magdelaine et Rudolf von Thadden, arrivent en général à Francfort-sur-le Main démunis de tout parce qu’ils ont dû fuir précipitamment abandonnant tous leurs biens, … ils ont dû payer des « passeurs » ou on été dévalisés par des brigands.» Les passeurs, cela vous dit quelque chose ?

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La stèle apposée sur la façade de l’Eglise française de Berlin illustre l’accueil des réfugiés par le Grand Electeur-Photo EC

En réalité, l’intolérance bigote de Louis XIV va provoquer la montée en puissance de la Prusse. On comprend mieux pourquoi l’écrivain Robert Merle ne l’aimait pas beaucoup. Douze jours à peine après la publication de l’édit de Fontainebleau (la révocation de l’Edit de Nantes), le Prince électeur de Brandebourg-Prusse répond par l’Edit de Potdsam ( 29 octobre 1685). Un « Edit de tolérance » qu’il prend soin de faire rédiger en français et en allemand.Il est prêt à aider les réfugiés réformés – les Hohenzollern sont eux mêmes convertis depuis 1613 – mais à une seule condition : qu’ils viennent s’installer sur ses terres. Ses possessions sont en effet dévastées, la population, au sortir de la Guerre de Trente ans, est décimée par diverses épidémies, dont la peste.

Et c’est le succès : quelques 18.000 huguenots s’installent en Prusse-Brandenbourg – vers 1700 un Berlinois sur cinq est Français. Malgré la méfiance des populations locales, l’Electeur leur donne une ville Friedrichstadt (Berlin) et les mêmes droits qu’à ses sujets. Ils forment une société close, on dirait aujourd’hui parallèle. Mais ils apportent trois éléments qui feront l’essor de la Prusse : leur nombre, leur savoir-faire et leur fidélité, par reconnaissance.

Deux siècles plus tard, l’Allemagne entre dans l’ère industrielle. Elle a du retard sur ses voisins, la France et l’Angleterre. La transformation n’en sera que plus rapide et brutale. Dans les années 1890 les mines de charbon de la Ruhr et les hauts-fourneaux ont besoin de main-d’oeuvre : des dizaines de milliers de Polonais vont venir y travailler. Ils seront appelés « les Polonais de la Rhur » (Ruhrpolen) . Cette fois-ci il s’agit d’une « émigration économique » comme on dit aujourd’hui, venue de l’Est. Cette immigration dont les descendants sont aujourd’hui parfaitement intégrés se heurte à la classe ouvrière allemande qui redoute – à juste titre – une dégradation des conditions de travail et des salaires tirés vers le bas.

Plus proche de nous, les « Gastarbeiter », les travailleurs « invités » de l’après-guerre. Ils débarquent du sud. D’abord des Italiens, comme Lorenzo Annesse, qui arrive à 21 ans de son Apulie natale. Cette fois-ci le moteur de l’Allemagne renaissante, c’est l’industrie automobile. Annesse réussit à entrer chez Volkswagen. En 1960, il deviendra même membre du Comité d’entreprise. Mais les Italiens sont très vite suivis par les Turcs. L’industrie automobile est en plein essor. Il lui faut des bras. En 1973, date du premier arrêt à l’émigration, quelques 800 000 Turcs vivent en Allemagne. Les « invités » ne sont pas repartis, bien au contraire, ils font venir leur famille : ils ont contribué, à la sueur de leur front, au miracle économique allemand. Ils veulent en faire profiter leurs proches. Rien de plus normal…

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(1) Cette notice du registre des réfugiés protestants est relatée dans l’ouvrage « Le Refuge huguenot » de Michelle Magdelaine et Rudolf von Thadden (Armand Colin-1985).

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Une réflexion au sujet de « Les migrants qui ont fait la puissance de l’Allemagne »

  1. C’est très intéressant, émouvant et à rappeler en ces temps de xénophobie. J’en ai parlé plus brièvement dans mes livres « Le couple franco-allemand, une relation passionnelle  » et dans « La civilisation allemande ».

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