L’industrie automobile a du plomb dans l’aile

 

Vous vous souvenez des premières grosses berlines allemandes qui déboulaient dans les années soixante sur l’autoroute du soleil ? On se moquait des « bouchers enrichis » allemands, ou pire, on disait : « ils ont échangé leurs chars contre de grosses bagnoles »…Les Allemands, eux, étaient fiers, ils oubliaient leur mauvaise conscience avec de la belle mécanique. Avec ce savoir-faire, ils ont conquis les Français et le monde. Mais aujourd’hui, les nuages s’amoncellent…

Le patron de Mercédès Dieter Zetsche en jeans délavé, tennis et chemise ouverte à la tribune du Sommet-Auto 2016 (Auto-Gipfel) patronné par le quotidien économique Handelsblatt : une vision qui détonne – la firme Mercedes n’a pas une image très rock and roll. Mais pas besoin d’être grand devin,- ni journaliste spécialiste de l’automobile – pour comprendre le message : désormais, le vent souffle de Californie et non de Stuttgart Sindelfingen.

L’automobile allemande est en effet entrée dans une période de turbulence – la chancelière allemande Angela Merkel y a d’ailleurs fait allusion dans son discours de candidature à un nouveau mandat. D’une manière plus large, elle s’est interrogée sur l’avenir du monde du travail dans ce secteur comme dans d’autres, à l’heure du numérique et de l’industrie connectée. Une réflexion qui – mis à part NKM – ne semble d’ailleurs pas figurer à l’agenda de nos candidats à la présidentielle.

Mais que se passe-t-il ? En réalité, le made in Germany est pris dans un étau : d’un côté le numérique des géants californiens comme Google et de l’autre les impératifs environnementaux de la Chine qui veut imposer l’électro-mobilité. A priori, on pourrait se dire : c’est un problème d’adaptation comme un autre, les managers – plus que grassement payés – n’ont qu’à se retrousser les manches. Mais en fait il s’agit de bien plus, d’un véritable « changement de culture » comme le titrait le Handelsblatt. Et le patron de Mercedes Dieter Zetsche de préciser à ce journal : «Entre l’électro-mobilité, l’économie du partage, la connectivité et la conduite autonome, personne ne sait encore comment ces quatre changements radicaux vont interagir. »

Seulement voilà en Allemagne, l’automobile est un secteur clé : en 2015 son chiffre d’affaire représentait environ 400 milliards d’Euro, (chiffres du portail Statista) auxquels il faut ajouter les quelques 79 Milliards d’Euros de chiffre d’affaire des équipementiers. Bref, elle représente 20% du secteur industriel allemand. Quelques 770 000 personnes travaillent en Allemagne dans ce secteur, un emploi sur sept en dépend. Elle a d’ailleurs crée 100 000 emplois en dix ans. « En fait constate Jean-Luc Mélenchon, dans son pamphlet anti-germanique « Le Hareng de Bismarck », « l’Allemagne est surtout une grande usine à fabriquer des voitures ». C’est nettement exagéré bien entendu et les travailleurs allemands apprécieront la considération de l’extrême-gauche française à leur égard, mais il est certain qu’il s’agit d’un secteur essentiel. De surcroît, il n’est pas besoin de vivre longtemps en Allemagne pour sentir à quel point statut social et belle berline sont liés. Un conducteur de BMW ou Mercédes n’a pas tout à fait le même statut qu’un conducteur d’Opel ou de Citroen! Mais cet affect ne se limite pas à l’Allemagne, quel automobiliste n’a pas un jour rêver de posséder une de ces merveilles de précision mécanique ? Des merveilles qui ont l’avantage de se vendre beaucoup plus cher que celles de la concurrence.

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Luxe et volupté, la classe…(photo EC)

Alors avec un mélange de naïveté, d’arrogance et de cynisme, les patrons des grandes firmes automobiles, ont décidé d’exploiter le filon aussi longtemps que possible. On se souvient de la publicité pour VW intitulée en toute simplicité « Das Auto ». « La » voiture. Mais la justice américaine, comme on le sait, a mis un frein brutal à l’expansion de Volkswagen dans ce pays et « das » Auto est devenu pour tout le monde « die Lüge », le mensonge, comme le titrait le magazine d’investigation der Spiegel. Le Diesel, qui envoie dans l’air des particules fines potentiellement cancérogènes, est dénoncé et cloué au pilori. Le Dieselgate de Volkswagen montre qu’aucun constructeur ne peut réellement appliquer les normes environnementales strictes, à moins de tricher. Quant aux responsables chinois, ils ont l’intention d’exiger un quota obligatoire de voitures électriques pour les constructeurs qui veulent vendre sur leur marché – 2% en 2018. En 2020 il serait de 12%. Un système de points servira de récompense.

C’est donc parti pour l’ère de l’électro-mobilité. Tout le monde s’y met. Volkswagen qui vend aujourd’hui quelques 3 millions d’automobiles sur le marché chinois, veut mettre 20 nouveaux modèles électriques sur le marché d’ici 2020. Avec une durée d’autonomie de batteries de 500 à 600 km et des stations de rechargement. Les écologistes peuvent se réjouir ! En fait, c’est une révolution qui s’annonce…et ses conséquences pourraient être lourdes.

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Volkswagen, comme d’autres, doit se transformer

Dans un ouvrage récent mais non traduit (Wer kriegt die Kurve? Zeitenwende in der Autoindustrie) l’expert automobile renommé Ferdinand Dudenhöffer a fait les comptes : quelques 250 000 emplois seraient menacés si en 2030 les moteurs électriques seuls étaient autorisés. Une inititative dans ce sens a été déposée au Bundesrat – mais pas encore votée. La raison : un moteur électrique est beaucoup plus simple à construire qu’un moteur à combustion. Les victimes de cette transformation seraient notamment les PME sous-traitantes de l’automobile. Quant aux batteries, même si elles sont produites en Allemagne – ce qui n’est pas encore le cas – le PDG de Volkswagen, Mathias Müller, l’a rappelé, ce sont des usines presque complètement automatisées qui emploient peu de personnel.

Les conséquences sont encore plus importantes si l’on y ajoute une autre révolution, la conduite autonome. Les assureurs risquent de perdre une partie de leurs sources de revenu : moins d’accidents signifie moins de bénéfices et le responsable sera à ce moment-là le fabricant et pas l’automobiliste.

Quant aux garages par exemple, eux aussi risquent de perdre leurs clients : moteur électrique et conduite autonome rendent les pannes beaucoup plus rares.

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La poste allemande privatisée devient constructeur automobile!

Et comme si cela ne suffisait pas, les mastodontes de l’automobile sont pris de vitesse : la poste allemande s’est lancée elle-même dans la construction automobile. Elle prévoit de construite 30 000 « streetscooters », des camionnettes électrique pour ses postiers. Les premiers sont déjà en service à Bonn et ailleurs… Un peu de tôle autour d’un moteur électrique, visiblement ce n’est pas très difficile. Et l’électrique est idéal pour les services (bus, livraisons, artisans) aux trajets courts.

Il y a 130 ans, le 29 janvier 1886, l’ingénieur allemand Carl Benz obtenait un brevet pour un moteur à explosion sur un tricycle. C’était le début de l’incroyable saga de l’automobile telle que nous la connaissons. Le pionnier de notre époque s’appelle Elon Musk et sa trouvaille la Tesla. Les barons de l’automobile sauront-ils eux aussi innover? Le temps presse…

copyright EC

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2 réflexions au sujet de « L’industrie automobile a du plomb dans l’aile »

    • Merci…ce matin justement dans le Handelsblatt, un long article intitulé : « BMW cherche l’esprit de la Valley ». Avec une information de taille : le constructeur allemand renforce son fond de capital risque à 500 millions d’Euros et déménage de New-York à la Silicon Valley! Il cherche à se rapprocher du foisonnement de start-ups spécialisées dans le numérique…

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