L’ère des super-papas est-elle arrivée ?

 

Une interview avec la ministre de la famille allemande Manuela Schwesig m’a inspiré quelques réflexions. Elle est parue après la publication des chiffres de l’OCDE concernant le partage du travail entre les hommes et les femmes. Les résultats sont décevants : dans aucun autre pays d’Europe (mis à part les Pays-Bas et l’Autriche) les mères travaillent aussi peu qu’en Allemagne. Pourtant on s’est beaucoup focalisé sur les femmes mais que devient le père dans tous ça ? Il doit jongler avec différents rôles. Pas toujours facile de s’y retrouver…

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Admirer le brouillard – avec son père/ Image Pixabay

Dans l’Allemagne des années 80, la famille était clairement organisée : le mari au travail et la femme au foyer, selon un schéma conservateur. Il était presque impensable de remettre en cause ce modèle. Chacun y trouvant son compte, semblait-il. Madame s’occupait des enfants – relativement peu nombreux – s’adonnait à différents hobbys mais s’investissait aussi, ce que l’on sous-estime, dans de très nombreuses activités de la vie sociale. Monsieur, lui, ne s’occupait pas des tâches triviales du quotidien et pouvait à la fois profiter de sa vie de famille et pratiquer ses hobbys, tours à moto, club de quille ou autre..Par contre en cas de divorce il devait payer très cher cette existence douillette, au point de ne plus pouvoir refaire sa vie. Une réforme a mis un point final à cette exception juridique.

A l’est, par contre, le modèle social était très différent : père et mère travaillaient, soutenus par un maillage de crèches et d’écoles à plein temps. Les enfants, disait-on à l’ouest, y étaient victimes « d’endoctrinement par l’état socialiste ». Cette politique avait en effet été planifiée et lancée lors du 20eme congrès du parti SED en 1970. Il s’agissait de favoriser l’accès des femmes au marché du travail tout en favorisant une politique nataliste. Le parti communiste proposait donc aux familles toute une palette d’avantages : obtention plus rapide d’un appartement, d’une automobile ou de voyages. Et mise en place, de crèches d’entreprises, de garderies ou d’écoles à plein temps. De fait le taux de natalité de la RDA, s’était stabilisé autour de 1,9 enfants par femmes même s’il était en baisse légère depuis les années 80.

Avec la réunification, c’est le modèle de l’ouest qui a triomphé, comme dans bien d’autres domaines d’ailleurs. Et en très peu de temps, la natalité des femmes de l’Est s’est effondrée. En 1990, – juste après la réunification – le taux de natalité est en Allemagne de 1,45 enfants par femme. Quatre ans plus tard, c’est la dégringolade, il atteint le taux le plus bas : 1,2 enfants par femme.

Réformes difficiles

Il aura fallu dix ans pour que les Allemands de l’ouest révisent leur vision de la famille et acceptent que la mère ait un emploi et que le père puisse se charger de l’éducation des enfants. A partir des années 2000, l’Allemagne commence à se réformer. Lycées et écoles offrent des cantines et des activités aux enfants l’après-midi. Père et mère se partagent l’éducation et le travail. Le taux de natalité actuelle est de 1,5 enfant par femme (Bundesamt für Statistiken)

Pour les pères, il s’agit d’une petite révolution. Et cela n’a pas été facile. Un journaliste économique me confiait dans les années 90 : « Je rencontre beaucoup de jeunes managers pris entre deux feux. Ils doivent faire leurs preuves dans un milieu très exigeant mais en même temps à la maison, leur femme réclament – à juste titre – le partage des tâches. Par exemple se lever la nuit quand le bébé pleure. Sauf que leurs chefs, qui sont d’une autre génération et n’ont pas connu ces exigences, ne comprennent pas… »

Changement de mentalités

Alors comment se situent aujourd’hui les papas allemands ? J’en reviens à l’interview de la ministre de la famille Manuela Schwesig (SPD) parue le 28.02.2017 dans le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ). Cette jeune ministre de la famille se donne elle-même en exemple. Elle a en effet donné naissance à un deuxième enfant il y a un an. Son mari a pris un congé parental pendant 12 mois et c’est donc lui qui a eu la charge de la maison et des enfants. Lorsqu’on lui demande qui des deux – le papa à plein temps ou la « maman carriériste » (Karrierefrau), une expressions typique des préjugés de l’Allemagne de l’ouest, a eu le plus de remarques désobligeantes, elle répond « les deux ». Et elle explique « c’est typiquement allemand. Quoique vous fassiez, vous êtes obligé de vous justifier. Naturellement ce n’est pas encore évident qu’un homme prenne un congé parental de plus d’un an. Mais c’est en train de changer. » Et pour appuyer sa démonstration elle précise que son mari a reçu aussi beaucoup d’échos favorables de la part d’autres pères avouant ne pas avoir le courage d’affronter les préjugés, alors qu’en fait ils auraient eux aussi aimé rester un an à la maison. La ministre a d’ailleurs mis en place une formule spéciale un « bonus pour le partenariat » (Partnerschaftbonus) un soutien financier qui vient s’ajouter aux prestations du congé parental. Il permet au mari comme à la femme de réduire son activité à mi-temps (entre 25 et 30 heures par semaine) grâce à une compensation financière de l’état. Ce bonus est, d’après le ministère de la famille, plébiscité. 40% des pères de famille qui font une demande de congé parental optent aussi pour le « bonus pour le partenariat ».

wp_20170304_002Le changement des mentalités est en effet manifeste. Il suffit de se promener pour voir que la relation entre les papas allemands et leur progéniture s’est radicalement modifié. Dans les années 50, en Allemagne, un homme se serait senti ridicule de pousser un landau. Aujourd’hui, les hipsters n’ont pas peur de se balader avec un couffin sur le ventre. On peut aussi les admirer juché sur leur vélo à remorque pour enfant slalomant dans le trafic automobile ou sur les trottoirs.

C’est quoi un papa moderne?

Bref, tout semble aller pour le mieux. L’Etat allemand semble en effet décidé à soutenir une politique plus nataliste – ne serait-ce que pour financer les retraites du futur. Mais la réalité est plus nuancée. Car de nombreux jeunes pères ne savent plus, très bien comment se définir, ni quel est leur rôle. Leur père était le nourricier de la famille, mais eux ? « La difficulté m’explique par exemple  un jeune papa d’une trentaine d’année, est qu’on n’a pas de modèle auquel se référer. Le partage des rôles entre femme et homme ne pose aucun problème tant qu’il n’y a pas d’enfant. Mais lorsque le bébé arrive, dans les premiers temps, l’équilibre du couple est rompu : on a beau vouloir jouer le rôle de papa à 100%, on ne peut quand même pas allaiter à la place de la maman ! » Le jeune papa moderne essaye donc de compenser  : il partage les courses, le ménage, s’occupe de l’enfant et poursuit son travail, parfois la nuit. Bien entendu au bout du compte, il s’aperçoit que c’est trop, qu’il est sur le point de craquer et que son couple va très mal. Ou bien il s’arrête de travailler et découvre que le monde du travail lui manque, la reconnaissance par ses pairs…Au total, un équilibre difficile à trouver.

Dans le monde économique moderne, la situation classique peut aussi être inversée : la femme bénéficie d’un emploi stable qui garantit les revenus à la famille et l’homme, artiste, journaliste, auto-entrepreneur etc… assume à la fois son activité mais aussi le train-train de la famille. Là aussi, les papas atteignent parfois leurs limites comme Ansgar, ce jeune père, arrivant épuisé pour diriger sa chorale, après avoir passé une journée d’enfer ponctuée par les vomissements et diarrhées de ses deux enfants atteints de gastro-entérite !

En fait nous sommes passés de l’ère des super-women à celle des super-papas. Faut-il alors être surpris que de nombreux couples allemands finissent par opter pour la solution classique : mi-temps pour la femme et plein temps pour l’homme ? Une étude actuelle de OCDE vient de montrer que dans aucun autre pays d’Europe les femmes ne travaillaient aussi peu qu’en Allemagne (mis à part les Pays-Bas et l’Autriche). 40% d’entre elles ont un emploi à mi-temps, et encore il s’agit d’un petit mi-temps de 20 heures par semaine ! Ce qui a des conséquences désastreuses sur leur retraite. Pourtant un père allemand sur deux déclare qu’il est prêt à réduire son temps de travail. C’est pour eux que la jeune ministre essaye d’inventer de nouvelles formes de soutien financier. Dans un monde du travail en plein bouleversement, la structure familiale et le rôle du père vont sans doute encore évoluer . Si vous avez des expériences que vous voulez communiquer, n’hésitez pas à m’écrire….

 

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7 réflexions au sujet de « L’ère des super-papas est-elle arrivée ? »

  1. Encore un sujet intéressant, Elisabeth ! Juste un truc qui me chiffonne : j’avais vu récemment des stat’ sur qui travaille à plein temps / mi-temps / pas du tout. La Grèce et l’Italie était encore nettement plus « maman au fourneau » que l’Allemagne. Me trompé-je ?

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    • Merci pour ton commentaire. Il m’a donné l’occasion de corriger mon lien avec l’étude de l’OCDE, qui ne fonctionnait pas. Désormais en cliquant dessus, tu arrives directement sur un super graphique montrant que la Grèce (10% des fe à mi-temps) et l’Italie (20%) ne gagnent pas le championnat des mères aux fourneaux! Ta propre vision sur le sujet serait d’ailleurs intéressante…

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  2. Belle synthèse d’un sujet bien complexe ! Concerné par cette affaire, je confirme que l’équilibre est bien difficile à trouver…

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  3. Un bon article, merci. J’y rajouterais l’importance de la mentalité et un décalage entre les grandes villes et le reste. Aussi longtemps que la femme qui ne s’occupe pas elle-même de ses enfants sera vu comme une « Rabenmutter », ou mère indigne, l’Allemagne aura du mal à tirer la natalité vers le haut. De plus, même si il y a eu de gros progrès sur les structures d’accueil des tous petits, et l’encadrement l’après-midi des plus grands en école, les horaires sont toujours peu compatibles avec un poste de cadre.
    Je me souviens d’une statistique qui date un peu (2000-2005 environ) : 1 femme de 40 ans avec bac + 4 ou plus n’avait pas d’enfants… est ce que cela a vraiment changé ?

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    • Vous n’avez pas du tout été hors sujet! Excusez-moi, je n’avais tout simplement pas vu votre commentaire fort intéressant au contraire. Je ne sais pas si vous avez lu mon papier intitulé « Etre mère… un sacré boulot en Allemagne » qui traite justement de cet aspect. Reste que par rapport aux années 80 par exemple, de très gros progrès ont été accomplis. Non seulement dans les infrastructures mais aussi dans les mentalités. Les jeunes femmes travaillent désormais…

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