Nature et nostalgie pour s’évader

 

Rarement le climat aura été aussi anxiogène : l’élection française lourde de menaces, les offensives militaires inquiétantes du président américain Trump et les attentats terroristes qui se multiplient, tout y contribue. Alors quoi d’étonnant si l’envie d’évasion s’impose ? Des magazines qui rappellent le bon vieux temps de nos grands-mères, jouent la carte rassurante…A tout prendre, c’est mieux que les pilules anti-stress ou anti-burnout.

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Elles signalent l’arrivée du printemps : les anémones des sous-bois

Pas moins de huit magazines célèbrent la campagne, son charme bucolique et ses travaux manuels dans mon kiosque voisin. Le leader incontestable du genre est un poids lourd au nom évocateur : « Landlust » soit à peu près, «Envie de campagne ». Quelques 190 pages très soignées, rehaussée de photos léchées qui présentent, « les beaux aspects de la vie à la campagne ». Le tirage ? Il tourne autour du million, oui, vous avez bien lu, 1 million d’exemplaires. En pleine crise de la presse. Plus que les grands magazines d’information comme le Stern ou le Spiegel ! Alors quel est la recette de ce succès ? Christiane, chercheuse renommée en sciences économiques et sociales, lectrice régulière du magazine, a une interprétation : « Ce journal est considéré comme étant une sorte de leader du mouvement « escapiste », (c’est à dire des gens qui ont tendance à s’évader de la réalité). Je reconnais que moi aussi j’ai ce genre de tendance. Je trouve très reposant de feuilleter ce magazine, de regarder ces beaux jardins et de m’imaginer que le mien pourrait leur ressembler. »

Visiblement Chritiane n’est pas la seule. La recette marche si bien, que d’autres éditeurs de presse l’ont copiée, Burda, Funcke et d’autres. Et la langue allemande se prêtant magnifiquement à l’emboîtement des mots, on a des clones multiples, des magazines intitulés LandLeben, LandIdee, Landapotheke, Landliebe, Landküche, Land Spiegel ou mein schönes Land etc…je vous traduis en vrac : Idée de campagne, Amour de la campagne, pharmacie de la campagne, cuisine de la campagne, miroir de la campagne etcLes déclinaisons sémantiques sont infinies. Le mot clé étant « campagne ». Car il ne s’agit pas seulement de jardin, mais plutôt d’une ambiance générale nature et nostalgie. C’est ce cocktail qui fait vendre. (Entre 250 000 et 350 000 exemplaires pour LandIdee et Mein schönes Land)

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La nature familière pour se ressourcer

Alors quel est le public pour ce genre de parution? D’après les études marketing c’est à 80% la ménagère de 45 à 69 ans, plutôt bien située, vivant en pavillon avec jardinet dans une ville moyenne. Mais il y a en a d’autres. Comme moi. Des jardinières amatrices, des citadines qui dès les premiers beaux jours sont prêtes à sortir leur porte-monnaie pour acheter primevères, renoncules ou marguerites en petits pots à planter sur leurs balcons. Une sorte de ruée vers la nature. Vers un plaisir simple, non intellectuel et déstressant. Ou comme Claudia cette journaliste économique de Düsseldorf qui adore feuilleter ce magazine « pour sa beauté, ses reportages» et oublier ainsi les heures passées derrière l’ordinateur.

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Le travail dans les anciens jardins ouvriers, un passe-temps qui plaît

Personne sans doute ne s’attendait à une telle réussite lorsque ce bi-mensuel a été lancé en 2005 par l’édition de la Fédération agricole (Landwirtschaftsverlag) de Münster. Et le monde de la presse a été interloqué lorsque ce magazine provincial et terre à terre, a doublé les grands de l’information. C’était en 2012. La qualité des photos et de la mise en page jouent un grand rôle dans ce succès. Mais ces parutions ont un autre atout : elles se situent à hauteur d’homme ou plutôt de femme. Elles ne cherchent pas le spectaculaire mais au contraire le familier. Pas le Grand Canyon ou la Terre de feu mais le Tirol ou la mer Baltique. Elles ne parlent pas de fleurs rares mais plutôt des anémones ou des clématites. Elles proposent aussi des pages pratiques très appréciées. « J’ai reçu un abonnement de deux ans comme cadeau d’une amie confie Christine, mathématicienne et conseil en entreprise. J’aime beaucoup les photos. Mais ce qui me séduit aussi ce sont les idées de bricolage nostalgique. Mon favori était les anges en bois avec des ailes en plâtre. Je les ai réellement reproduits. Et les recettes sont également très bonnes.»

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Pas d’esbrouffe, un bonheur modeste qui s’ancre dans la tradition

 

Les rédacteurs de Landlust n’hésitent pas à se jouer du filon nostalgique : un des articles du numéro de mars avril s’intitule « une nature robuste » (eine robuste Natur), il s’agit en fait des pots, cafetières et tasses en émail de nos grands-mères que l’on peut, – parait-il – parfaitement utiliser sur les plaques modernes. Les hommes eux seront ravis d’apprendre qu’il existe des courses de tondeuses autoportées dans le nord de l’Allemagne. Dans d’autres magazines on peut aussi apprendre à convertir un porte-parapluie ou le « moule à kouglof de grand-mère » en vase. L’un des analystes de l’époque Peter Wippermann, estimait que « Landlust », en quelque sorte le leader du genre, « mystifie la nature et évoque des traditions disparues» et qu’il reflète ainsi les rêves des Allemands. Certes il n’y a pas que des beaux aspects à la vie de campagne. C’était dur autrefois mais ce n’est pas forcément plaisant aujourd’hui. Il suffit de lire les commentaires de certains citadins déçus qui ont choisi d’y vivre. Mais le regard critique n’est pas l’objectif de ces magazines. Ils font juste écho à nos souvenirs lointains de vie à la campagne à l’heure où paradoxalement elle se vide pour les centres urbains…Une sorte de romantisme à la Caspar David Friedrich(1) sur papier glacé.

copyright texte et photo

(1) Caspar David Friedrich, peintre romantique allemand du XIXème siècle

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2 réflexions au sujet de « Nature et nostalgie pour s’évader »

  1. L’européen convaincu que je suis est gêné que vous utilisiez l’adjectif « étranger » pour parler d’un français en Allemagne. En Oregon écrit-on ainsi au sujet d’un habitant du Montana ? Réservons le mot « étranger » pour les non européens, et entre nous, disons français (ou allemand), habitant d’un autre état de l’union, etc… Qu’en pensez-vous ? Jacques

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    • Merci pour votre remarque. Il me semble que le rêve d’une Europe fédérale comme les Etats-Unis est néanmoins plus lointain que jamais. Les déclarations des candidats de la campagne électorale sont assez explicites sur ce sujet. Ceci dit, je ne suis pas une grande fan de l’expression « Français de l’étranger », je l’ai employée dans mon article « le Grand débat vu d’Allemagne » car c’est la dénomination officielle pour les députés qui nous représentent à l’Assemblée nationale.

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