On ne va pas « renverser la table »

L’élection française passionne largement hors de nos frontières nationales. Journalistes ou tout simplement citoyens français vivant en Allemagne, nous sommes très sollicités (cela explique mon relatif silence sur ce blog) pour expliquer à nos amis en public ou en privé, que non, Marine le Pen ne représente pas toute la France. Et que oui, peut-être y a-t-il même une chance pour des réformes et un vrai dialogue européen. A ce sujet je vous propose  de retrouver l’entretien que Sylvie Goulard, proche d’Emmanuel Macron, avait accordé à notre blog, Notices d’Allemagne, à l’occasion d’une conférence organisée en janvier dernier par l’Institut Gustav-Stresemann et l’Institut français de Bonn

 

EC: La relation franco-allemande est censée être le moteur de l’Europe. Quels sont les domaines où l’on pourrait imaginer un travail commun un peu plus concret et convaincant, voire même un peu d’élan ?

SG: Tout d’abord il faut qu’il y ait une prise de conscience des deux pays, parce qu’il y a des problèmes crées par l’attitude de chacun. Du côté allemand, on a du mal à accepter le fait que le reste de l’Europe a une perception de l’Allemagne comme puissance hégémonique. Je suis d’accord sur le fait qu’il n’y a pas de plan hégémonique allemand mais la perception est là. Je crois que l’Allemagne doit travailler sur cet aspect. Et la France, bien sur, doit corriger ses propres faiblesses, celles d’une économie en perte de vitesse et d’une société qui a perdu beaucoup de ses repères, qui croit par exemple qu’elle est envahie par les réfugiés, alors que c’est faux. Au lieu de se jeter la pierre l’un à l’autre, chacun devrait se demander quelles contributions peuvent être faites au niveau national et quelles initiatives communes peuvent être prises au niveau européen.

EC : Dans la campagne électorale française, de nombreux responsables ont des positions anti-européennes voire anti-germaniques, comment analyser vous cette attitude ?

SG : Dans les meetings d’Emmanuel Macron l’âge moyen est de 25 -30 ans et le moment où il a probablement été le plus applaudi à la Porte de Versailles c’est durant le passage européen de son discours. Je crois qu’il y a dans la société française un certain nombre de personnes qui sont déçues par l’Europe  – ces personnes là il faut leur offrir un discours de qualité, ne pas faire des promesses qu’on ne va pas tenir, de type « on va renverser la table » Et vous avez raison, certains utilisent des sentiments anti-germaniques à leur profit, pour être élu sur cette base là.  Mais je suis assez confiante sur l’état d’esprit de nos compatriotes, les gens ne sont pas anti-allemands. Ils sont principalement préoccupés par l’avenir de leurs enfants ou par l’emploi.

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L’eurodéputée Sylvie Goulard au Streseman Institut de Bonn/Photo EC

EC : Justement à propos de projet européen, celui d’une défense commune, avec comme premier noyau la France et l’Allemagne, revient d’actualité . Est-ce réaliste ?

SG : La première chose, c’est de bien réfléchir à un calendrier. Par chance il y a deux éléments nouveaux, très positifs. Le premier, c’est la prise de conscience par l’Allemagne que sa sécurité est menacée non seulement par des événements comme l’attentat terroriste de Berlin en décembre, mais de manière plus large : la ministre de la défense allemande Ursula von der Leyen a d’ailleurs mis sur pied depuis un certain temps un groupe de travail sur ce thème.

Par ailleurs, et c’est le deuxième élément, la décision des Britanniques – sans pour autant s’en réjouir -, introduit un changement puisque jusqu’ici il y a avait toujours une sorte de ménage à trois dans lequel les Britanniques introduisaient le thème de la défense pour diviser la France et l’Allemagne. De ce point de vue là, – même si bien sur nous aurons à garder des liens féconds avec les Britanniques, – leur attitude actuelle nous invite à chercher des alternatives sérieuses. Et ça n’est pas une mauvaise chose.

EC : A propos d’Europe, le Parlement Européen a élu un nouveau Président. Vous aviez été candidate. Est ce que vous n’êtes pas déçue qu’il n’y ait pas, depuis 15 ans, une femme à la tête du Parlement Européen ?

SG : Ce qui me choque profondément c’est qu’un Parlement qui vote des textes sur la parité dans dans les conseils d’administration des entreprises ou bien lorsqu’il procède à des audiSG : Stions en vue de nominations à la banque centrale européenne ou à la Commission européenne affiche des principes dont il s’affranchit à l’intérieur. C’est ça la difficulté

EC : Des machos au Parlement Européen?

SG : Oui, on ne peut même plus parler de plafond de verre, c’est la presse hydraulique ! Les hommes occupent les positions dominantes, – c’est presque une question de droit de la concurrence , un abus de position dominante. Ce système ne permet pas à des candidatures avec un profil autonome ou avec un profil un peu différent d’émerger. Le plus fort de l’histoire c’est qu’on constate que les partis qui se conduisent de cette manière sont les mêmes que ceux qui hurlent aux atteintes aux droits des femmes quand il y a des burkini sur les plages en France. Donc je pense que nous parlons de quelque chose de très fondamental pour la société. Ce n’est pas une question de lutte  des femmes contre les hommes mais plutôt de savoir dans quelle société nous voulons vivre. Voulons-nous l’égalité des droits pas seulement face à l’islam mais aussi de manière générale ? Et deuxièmement , a-t-on conscience qu’une mauvaise allocation des ressources – l’OCDE a fait des études très récentes sur ce sujet intitulées « closing the gender gap » –  aboutissent à ce qu’on perde 0,8 ou 1 point de croissance par an, ce qui est absolument énorme quand on a une croissance de 1% ou 1,5%  Donc c’est un choix de société. Pour les jeunes femmes qui ont des talents et des qualités, qui ont parfois des notes meilleures que les hommes cela signifie des portes qui se ferment. Je pense que c’est un combat qu’il faut continuer à mener.

EC : Le combat, comme vous dites,  doit se dérouler partout dans les institutions européennes ?

SG : A la tête de la commission il n’y a aucune femme si ce n’est Federica Mogherini qui est numéro deux. Je crois qu’en terme de représentativité c’est une mauvaise chose. Une association italienne  a montré que lorsqu’une entreprise ou une institution s’attache à renforcer l’égalité homme femmes, les questions se posent aussi d’une autre manière dans l’entreprise pour accueillir les handicapés, pour donner leur chance à des personnes d’origine étrangère et donc en fait c’est une manière de tirer sur le fil de la non-discrimination.

Copyright texte et photo EC

 

 

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