L’Allemagne a-t-elle perdu sa boussole?

 

Le résultat des élections n’en finit pas de secouer le pays. Les commentateurs filent la métaphore et évoquent le « déplacement de plaques tectoniques ». En cause, bien sur la perte d’adhésion aux grands partis, appelés ici « populaires » et l’entrée au Bundestag de l’extrême-droite avec le parti AfD (Alternativ für Deutschland). La chancelière Angela Merkel, symbole de la stabilité germanique, se retrouve en position de faiblesse. Et l’Allemagne en pleine introspection…

Le pays semble en effet, plus divisé que jamais. Il suffit de regarder une carte des votes en faveur de l’AfD pour s’en convaincre : on y voit clairement la coïncidence entre les Länder de l’ancienne RDA, et le vote populiste d’extrême-droite. A cela s’ajoute à l’ouest une petite tache correspondant à la Ruhr, l’ancien cœur industriel du charbon et de l’acier, mal reconvertie. Depuis que les résultats sont connus, – 12,6% pour l’AfD, c’est à dire l’entrée de plus de 90 députés (dont certains carrément néo-nazis) au Bundestag soit une progression de 8%- , médias et personnel politique ne cessent de s’interroger. Comment en est-on arrivé là ? D’autant qu’en parallèle les grands partis, dits « populaires », Unions chrétiennes et sociales d’un côté et sociaux-démocrates de l’autre ont connu une véritable débâcle. Surprenant ? Deux semaines avant l’élection, le magazine d’investigation der Spiegel tirait pourtant la sonnette d’alarme : « la tranquillité à Berlin est une illusion – l’Allemagne est en ébullition » (Die Berliner Ruhe trügt – in Deutschland brodelt es). La colère s’exprime partout, c’est vrai. Il suffit de tendre l’oreille, entre amis, à la machine à café avec les collègues ou avec les voisins : contrats précaires, manque de personnel à l’hôpital ou dans les écoles, futur des retraites incertain, les sujets ne manquent pas. Mais à l’Est, elle prend le visage de l’extrême-droite, néo-nazis au crâne rasé ou populace menaçante vis-à-vis des foyers d’émigrés ou des émigrés eux-mêmes. Les images de rassemblements haineux, vociférant pour couvrir la voix d’Angela Merkel lors de ses meetings de campagne ont fait le tour des télevision et réseaux sociaux…

En réalité, aux problèmes économiques de ces régions de l’Est s’ajoute une crise d’identité. Mais celle-ci touche le pays entier. Elle est, entre autres, la conséquence de l’arrivée massive de réfugiés et du choc de l’attentat terroriste de Berlin. La naissance et la montée du mouvement Pegida, la conversion du parti anti-euro AfD (Alternativ für Deutschland) en un parti anti-immigrants a libéré la parole la plus raciste et la plus violente. Le pays a changé.

Le débat s’est par exemple enflammé autour de la notion de Leitkultur, c’est à dire de culture dominante. Autrement dit la culture allemande. Les réfugiés doivent-ils oui ou non s’y conformer ? Faut-il en formuler des grandes lignes, comme cela avait été envisagé par le ministère de l’intérieur? La chargée de l’intégration auprès du gouvernement, Aydan Özoguz (SPD), Allemande d’origine turque, estime au contraire qu’ « une culture allemande spécifique, au-delà de la langue, n’est tout simplement pas identifiable ». Inutile de dire que cette théorie plutôt étonnante a fait bondir la tête de liste de l’AfD Alexander Gauland, qui a été jusqu’à menacer « de se débarrasser (de Aydan Özoguz) en la renvoyant en Anatolie. » La chancelière a dénoncé ces propos, les qualifiant de « racistes ». Pour autant cette discussion est loin d’être close. Elle revient de manière récurrente dans les médias et provoque des échanges de propos passionnés. La culture allemande ?

Caspar David Friedrich

Tableau de Caspar David Friedrichs/Pixabay.com

« Le voyageur au-dessus d’une mer de nuages (de Caspar David Friedrichs), Faust (de Goethe)et le Freischütz (opéra de Carl Maria von Weber), l’acharnement au travail et l’amour de l’ordre, la Réformation et la Fête de la bière (à Münich) », tout cela s’interroge  l’écrivaine Théa Dorn, dans le quotidien Handelsblatt du 2 octobre ne serait donc que « régional ou par hasard allemand et donc interchangeable ?»Pour Théa Dorn il y a au contraire danger à laisser des thèmes comme la culture dominante ou l’amours de la  à la droite, voire l’extrême-droite.

Mais au fond de quelle Allemagne parle-t-on ? Car ce qui semble ressortir des innombrables analyses du scrutin à l’est, témoigne surtout d’un malaise identitaire, dû aux conditions dans lesquelles s’est déroulée la réunification. A l’occasion de la Fête de l’Unité allemande (Tag der deutschen Einheit), les prises de parole se sont multipliées : l’ancien chef de gouvernement du Land de Thuringe – anciennement en RDA –  relativise certes l’actuel choc politique :  plus de 75% de la population des anciens Länder de l’est n’a pas voté pour l’AfD. Mais il rappelle le fait que l’Allemagne a un double passé : « à l’ouest l’économie de marché, le bien être économique mais aussi la culture de l’effort, à l’est un état injuste mais où la solidarité entre les voisins existait ». Le défi de la réunification, c’est cela : faire de deux histoires, de deux vécus différents un seul peuple. Sans oublier qu’à l’est le bouleversement a été sans pareil: trois ouvriers sur quatre ont perdu leur emploi en 1989 et une partie d’entre n’en n’a jamais retrouvé, rappelle Bernhard Vogel. S’est-on vraiment occupé de cette détresse là ? Comment s’étonner alors qu’une frange de la population de ces régions, les pères mais aussi les fils, soient amers en voyant les sommes que le gouvernement a débloqué pour s’occuper et intégrer les réfugiés. Berhard Vogel plaide donc pour plus de « compréhension » des deux côtés.

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Mise en garde du Président de la République, Franck Walter Steinmeier /Pixabay.com

Cet appel a également été lancé solennellement par le Président de la République Frank-Walter Steinmeier lors de son discours à l’occasion de la Fête de l’Unité. Les Allemands de l’est ont connu dans leur vie des ruptures que les habitants du côté ouest n’ont pas connu, a-t-il expliqué. Mais il a également mis en garde contre les nouveaux Murs qui s’élèvent dans la société allemande. Des murs « d’aliénation, de déception et de colère » qui d’après le Président allemand, sont « tellement rigides qu’ils rendent certains imperméables aux arguments. » Seul un gouvernement fort pourra calmer et donner de l’espoir à cette Allemagne en plein doute. Pour l’instant les jeux ne sont pas faits.

  1.   Tagesspiegel (14 mai 2017)
  2. Bernhard Vogel dans une interview accordée au quotidien General Anzeiger de Bonn « Ich werbe um mehr Verständnis füreinander », GA 3-4 Oktober 2017

copyright EC/Photos Pixabay.com

 

 

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