Les Allemands sont-ils grippe-sous ?

Il suffit de vivre quelque temps en Allemagne, pour constater qu’une angoisse latente y sévit : celle d’être dépossédé. La presse et les médias allemands surfent volontiers sur ce sentiment né avec la crise : « Le bel argent !» titrait dans son numéro du 20 octobre le magazine « der Spiegel » avec comme illustration une maison bâtie en billets de 100 Euros qui partent en flamme. A l’arrière-plan un sapin lui aussi composé d’Euros d’où émerge – pour ceux qui n’auraient pas compris – un petit drapeau européen. Le très populaire talk-show « Hart aber Fair » de la télévision publique allemande du 27 octobre s’intitulait : « Taux d’intérêts minimes et euro chancelant, la crise fait-elle de nous des pauvres? ». Le ton est donné : l’euro est au banc des accusés. Et cela ne date pas d’hier.

Des Marks en or

En mai 2012, autrement dit alors que l’on commence à sortir de la crise, le quotidien populaire à grand tirage BILD n’hésitait pas a titrer en lettres géantes : « Alerte à l’inflation ! La Bundesbank amollit l’Euro ». J’ai du mal, je l’avoue, à comprendre cette forme d’exagération qui frôle parfois l’hystérie. A moins de revenir sur une spécificité historique, celle du rêve de stabilité monétaire, considérée comme un gage de bien-être économique. Un rêve, voire même une réalité à certaines périodes, qui imprègne depuis longtemps le monde germanique dans son ensemble. Il suffit de relire « Le monde d’hier…Souvenirs d’un Européen » de Stefan Zweig pour s’en persuader. Il y évoque avec nostalgie « la couronne autrichienne, notre monnaie – écrit-il encore en 1942 – qui circulait en pièces d’or, ce qui garantissait son inaltérabilité ». Ce n’est sans doute pas un hasard si le nouveau parti anti-européen et populiste AfD s’est mis à vendre…des Deutsche Marks en or ! 

Le paradoxe est que, vu d’ici, la crise a été très bénigne : taux de chômage minimum, réduction de la dette, et caisses sociales bien fournies…Rien à voir avec les souffrances endurés par les Espagnols, les Grecs ou les Portugais par exemple. Certes, le ralentissement se fait sentir depuis quelques mois, la pauvreté existe en Allemagne et les futurs retraités feront face à de grandes difficultés financières mais pour l’instant la vie quotidienne ne s’en ressent guère. Alors quelles sont les raisons profondes de cette peur ? Les Allemands seraient-ils devenus grippe-sous ?

Effondrement de l’argent

Pour comprendre la psyché d’un individu, il faut retrouver la trace de ses traumatismes. Il en va de même pour celle des peuples. Sans vouloir jouer au Dr. Freud, il faut rappeler que les Allemands ont fait à plusieurs reprises une expérience très violente : celle de l’inconsistance de l’argent. Elle a laissé des traces indélébiles. Il y d’abord eu la fameuse hyperinflation de 1922-1923 : Pour rappel, en Mai 1923 un kilo de pain coûte 474 Mark. Au début d’octobre, il faut déjà une brouette de billets de banques pour acheter son pain : il a grimpé à 14 millions. Et quatre semaine plus tard on en est à 5,6 milliards de marks. (Wirtchaftswoche 14 nov. 2014). Bref, l’argent n’a plus de signification. Des millions d’Allemands sont dépossédés, ruinés. Les nazis ont un boulevard. Un traumatisme toujours vivace en Allemagne…

Mais ce n’est pas tout, l’après- guerre a été tout aussi catastrophique : « L’inflation retenue et camouflée sous le régime nazi (par le con­trôle des salaires et des prix) a fini par aboutir, selon une logique implacable, à l’effondrement du Reichsmark.“ Et pendant trois ans, ce „mauvais argent“ a été remplacé dans ses fonctions par… les cigarettes! comme le rappelle le professeur Hans-Helmut Kotz dans un dossier spécial intitulé « 60 ans de Loi Fondamentale et 61 ans de Deutsche Mark » paru dans le bulletin économique du CIRAC (Centre d’Information et de recherche sur l’Allemagne contemporaine) en Mai 2009. Les Allemands connaissent à nouveau des années de misère noire.

Enfin les Allemands de l’Est ont eux aussi perdu – cette fois-ci volontairement – leur monnaie de pacotille, le Ostmark. En novembre 1989 on pouvait entendre dans les manifestations un slogan destiné au chef d’Etat et de parti Egon Krenz « Egon, donne-nous l’argent de l’ouest ». Et plus clairement en 1990 : « Si le Deutsche mark ne vient pas à nous, c’est nous qui irons le chercher » (Kommt die D-Mark, bleiben wir, kommt sie nicht, geh’n wir zu ihr“)

Le Deutsche mark ou la réussite allemande

Et puis cette monnaie, comme on le sait, a eu une autre dimension : la solidité du Deutsche Mark n’a pas seulement facilité la montée en puissance de l’économie allemande. Elle a aussi permis au pays de retrouver l’estime de soi après la catastrophe morale du nazisme. « Wir sind wieder wer » (nous sommes de retour) , ce slogan , attribué à Ludwig Ehrard après la première réévaluation de 1961, reflète la fierté retrouvée des Allemands. Il n’est guère étonnant, dans ces conditions, que deux Allemands sur trois aient été opposés à l’abandon du Deutsche Mark pour l’Euro. Une hostilité particulièrement marquée dans l’ex Allemagne de l’est.

Bref, avec l’expérience acquise par les accidents de leur histoire, les Allemands se méfient de tous ceux qui « en veulent » à leur argent.

Un argent que l’on préfère d’ailleurs « toucher », « sentir ». L’Allemagne est le pays du « Bargeld », c’est à dire celui des espèces sonnantes et trébuchantes. Le touriste qui débarque en Allemagne l’apprend à ses dépens : il risque fort de se casser les dents s’il présente une carte de crédit à la caisse du super-marché. On paye en cash ou avec une carte bancaire allemande, la EC carte. D’après les chiffres de la fédération du commerce HDE pour l’année 2011 les paiements se font encore en large majorité (57%) en liquide. Cela représente même plus de 80% de toutes les transactions. L’introduction des cartes de crédit est une gageure en Allemagne car « la relation émotionnelle à l’argent liquide est trop forte » selon la formule de Uwe Fröhlich, Président des Caisses d’épargne. La modernité allemande s’arrête, dirait-on, au porte-monnaie.

Un nouveau pacte social

Les Allemands seraient-ils donc avares, comme le suggère aimablement le titre d’un encadré du Nouvel-Obs du 16 octobre 2014 : « ma cassette, ma cassette » à propos du ministre des finances allemand Wolfgang Schäuble ? Certainement pas, comme le confirme la lecture du rapport de 2010 de la Stiftung Warentest (Organisation de consommateurs qui réalise des tests comparatifs) : « Les Allemands sont de généreux donateurs : chaque année ils donnent entre 2 et 5 milliards d’Euros à des organisations caritatives (2,2 Milliards en 2015 en France). Les trois quarts de ces dons vont à l’aide humanitaire, selon le Conseil des Donateurs allemands. Les dons s’adressent principalement aux enfants, aux Eglises et à l’aide d’urgence pour les catastrophes. »

Alors pourquoi ce réflexe virulent, ce sentiment de dépossession qui ressurgit dès la moindre crise ? Tout simplement parce que les Allemands sont inquiets : comment maintenir les acquis sociaux, garantir un niveau suffisant pour les retraites alors que le pays vieillit inexorablement, et en même temps investir dans les écoles, les hôpitaux et les routes dans un état lamentable à l’ouest ? Comment être certain que l’économie allemande maintiendra son dynamisme dans une conjoncture mondiale et européenne peu rassurante ? Bref, le contribuable allemand qui a pendant longtemps fait des sacrifices au niveau de son salaire,  transféré par l’intermédiaire de « l’impôt de solidarité » des masses d’argent gigantesques à ses cousins de l’est, et dont le pays a lui-même un déficit cumulé considérable, n’est pas prêt à ouvrir les cordons de sa bourse pour boucher les trous des déficits publics des voisins européens. C’est la raison du succès d’Angela Merkel, la chancelière qui a su dire « nein » aux multiples demandes financières réclamées à l’Allemagne. Le responsable du parti sociale-démocrate SPD Sigmar Gabriel se montre d’ailleurs tout aussi ferme sur le sujet. Il faudra donc s’y habituer, « l’Allemagne ne paiera pas »… à n’importe quelle condition. Et si la monnaie – et notamment l’euro – peut-être considérée comme un « contrat social » selon la formule de l’économiste français Michel Aglietta, alors il faudra s’habituer à respecter toutes les clauses du contrat qui en est la base. C’est sans doute la meilleure manière de redonner confiance à nos voisins anxieux…et les amener à investir!

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